Mohamed Dubois-Eric Judor : « ma carrière a toujours été apolitique »

Pour la sortie de Mohamed Dubois j’ai parlé à Eric Judor, l’acteur principal. L’occasion autour d’une assiette de frites et d’un coca, de rire beaucoup, mais pas que, de revenir surtout très sérieusement sur ses influences, son amour pour « l’art de la comédie » et son attrait de plus en plus fort pour la réalisation. Un moment des plus agréables avec un comédien qui m’a fait hésiter entre le tu et le vous et qui, lui, emploie toujours la première personne du pluriel, comme pour nous rappeler que Ramzy n’est jamais très loin. 

C’est le premier long-métrage de Ernesto Ona, comment l’avez-vous rencontré, comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

En fait c’est Youssef Hajdi que je connais depuis Platane et Halal Police d ‘Etat, qui est un très bon ami et un très bon comédien, qui m’a appelé pour me dire « ouais j’ai reçu un très bon scénario, super marrant, tu devrais le lire je pense que c’est pour toi ! » Je l’ai lu, j’ai trouvé ça super et je lui ai dit « bah ouais vas-y on fait comment ? » et il ma dit « maintenant faut que j’appelle la prod et le réalisateur parce qu’ils ne pensent pas du tout à toi ! » (rires). Il les a appelés, ils ont dit « pourquoi pas rencontrons-le » ce qu’on a fait et c’est passé direct avec Ernesto. En fait, ils cherchaient un arabe à la base, pour jouer un mec qui a une tête d’arabe, c’est vrai que c’est assez évident ! Mais du coup moi : mère autrichienne, père guadeloupéen égale arabe, du coup ça devenait un peu évident ! (Rires)

Vous aviez entendu parler de son travail avant ça, par exemple de La Dette qu’il avait réalisé pour Canal + ?

Pas du tout. J’ai évidemment regardé ensuite pour savoir avec qui j’allais « danser ».

Comment s’est passé le tournage, vous a-t-il laissé un espace pour improviser ou est-ce que tout était très écrit ?

Dans les films que je fais avec Ramzy l’improvisation est quasiment de mise je dirais parce que les personnages ne sont pas dans l’émotion. Ils font les cons, ce sont des « gogoles », mais ils ont rarement peur, rarement froid, rarement chaud, ils font des blagues, ils se cassent la gueule et ça fait rire. Là il fallait que je raconte une histoire avec ce personnage, que j’aille dans une direction donc l’improvisation n’était pas spécialement de mise, je m’amusais de temps en temps avec le texte, mais je n’allais pas trop loin, parce que sinon je décrédibilise la situation et on ne croit plus à ce qu’on raconte.

Depuis que vous êtes passé à la réalisation avec Seul Two et Platane est-ce que vous avez un regard plus critique lorsque vous êtes sur un plateau ?

Oui, ça a complètement changé mon regard et ça génère effectivement une petite frustration quand je vois un truc, je me dis « ah non moi je ne l’aurais pas fait comme ça » donc je me permettais de le dire à Ernesto. Mais ça reste son film donc je ne pouvais pas être intrusif et puis il fallait que je me concentre aussi sur mon travail à moi, mon jeu, donc que je lâche prise, mais c’est difficile pour moi aujourd’hui. En plus avec Platane, je viens de sortir de 4 mois de tournage pendant lesquels j’étais réalisateur, c’est assez étrange.

Est-ce que vous collaborez avec le réalisateur, est-ce qu’il vous a laissé une place pour ça sur ce film ?

Non, je ne me permettais pas. C’est son film, c’est lui qui l’a écrit, il sait ce qu’il veut faire passer, comment il veut le faire passer, tout ça. Après moi, il y a des choses que j’aurais faites différemment, mais c’est son film avec moi en acteur, donc il faut respecter ça.

Vous parliez de comédie, justement après Wrong, vous revenez à une comédie beaucoup plus gagesque, qui s’appuie sur le burlesque.

Ah moi je ne pense pas que ça soit burlesque ! Il y a des incursions burlesques dans mon jeu, comme la boxe par exemple, des choses comme ça. Mais c’est quand même une comédie qui repose sur des situations comiques, dans la scène du repas avec les parents et Sabrina et Mustapha, le rire vient de la situation, du fait que le mec il ne connaît pas du tout la culture, qu’il se fait passer pour un arabe, il ne connaît pas trop les traditions tout ça, il n’est pas à sa place et c’est là que c’est drôle. Mais là où j’étais dans le burlesque c’était La Tour Montparnasse Infernale, Seul Two et tout ça. Là on était vraiment dans le « gogolos ! » (Rires)

C’est une pure comédie mais qui aborde des thèmes sérieux, comme le racisme, le communautarisme, est-ce que vous pensez qu’on peut aborder tous les sujets par le rire et que c’est même plus efficace de les aborder de cette façon ?

Ecoutez je vais prendre un tuteur pour répondre, le père de tous les humoristes, Chaplin qui fait quand même Le Dictateur en pleine seconde guerre mondiale. Donc oui je pense que le rire peut avoir une mission un peu sociale un peu politique. Même si c’est jamais cette corde là que j’ai voulu faire vibrer, toute notre carrière on a toujours été apolitique et absurde justement, ne rien dénoncer d’aucun travers d’aucune société, juste développer un rire joyeux et burlesque. Mais là effectivement c’est mon mini point levé.

Il y a cette dimension dénonciatrice dans le film, mais j’ai trouvé que le personnage de Mohamed Dubois ressemblait aux personnages de vos débuts, avec la naïveté de celui de La Tour Montaparnasse Infernale par exemple et avec un peu plus d’expérience aussi.

Ah bon ?! Tiens donc ! Moi je pense qu ‘il est tellement éloigné. Je pense que c’est mes petites incursions burlesques sans doute qui doivent vous renvoyer à ça, mais il est extrêmement éloigné du gogole de La Tour quoi « Oh lala Marie Noël », il était quand même là-haut quoi, super aigu ! (Rires) Oh la vache méga gogole !!

Vous parliez de Chaplin, quels sont vos modèles dans la comédie, depuis le début de votre carrière et encore aujourd’hui ?

Et bah pas Chaplin figurez-vous ! (Rires) Je suis plus Marx Brothers moi, qui je trouve d’une certaine manière, alors il ne faut pas que ça soit interprété comme «  je me mets à leur niveau » hein, je ne suis pas du tout leur égal, mais en tout cas avaient une manière d’être politique sans en faire. C’est à dire que on sentait que c’était des gars de la rue, on sentait que c’était des gars qui représentaient une certaine couche sociale, la plus basse, mais ils faisaient des vannes absurdes et burlesques, c’était complètement débile, mais voilà ils faisaient des incursions dans plein d’univers, les grand magasins et tout ça, ils faisaient les cons. C’est un peu à ça que j’aime nous comparer avec Ramzy, c’est ce qu’on a développé nous, c’est notre manière de faire de l’absurde, donc un humour qui ne ressemble à aucune couleur et pourtant Ramzy est arabe et moi je suis à moitié noir, donc c’est quelque part dire : « voilà les arabes font de l’humour comme pourrait le faire un juif new-yorkais par exemple ».

C’est un geste politique juste par son existence.

C’est un geste politique sans en faire du Chaplin qui défend la veuve et l’orphelin vraiment. Qui fait tirer des larmes sur des mecs qui vivent la crise de plein fouet tout ça, moi je suis moins fan de ça.

Dans plusieurs interviews vous citez Ricky Gervais, Larry David, Jim Carrey aussi. La comédie américaine c’est vraiment quelque chose qui vous inspire, même aujourd’hui ?

Ah Jim Carrey ! Bah la comédie française en générale, depuis toujours, est quand même plutôt sociale, c’est rarement que burlesque ou que joyeux, il y  a souvent un sens derrière quelque chose qu’on dénonce,  c’est Bacri/Jaoui, vous voyez. Alors que chez les anglosaxons il y a un truc décomplexer de faire rire pour faire rire et qu’on ne va pas forcément stigmatiser. On peut dire de Dumb et Dumber avec Jim Carrey, « c’est super, mais c’est super débile ! » C’est vers ça qu’on essaie d’aller, donc nos références sont anglosaxonnes.

Dans la comédie française il n’y a rien aujourd’hui qui vous inspire ? Par exemple La Vérité si je mens est-ce que c’est quelque chose que vous avez aimé, parce qu’on retrouve beaucoup du film dans Mohamed Dubois qui est aussi l’infiltration d’une communauté (arabe cette fois) par un usurpateur ?

J’avais aimé le 1, José Garcia, son personnage, est excellent, mais après moins. Oui et surtout le film montre les qualités et les défauts de cette communauté. Le juif dans La Vérité si je mens il est cool mais il est relou aussi et avec tous les clichés qu’on peut avoir. Je pense que c’est un peu pareil dans Mohamed Dubois c’est un peu La vérité si je mens arabe. C’est une bande de rebeus très sympathiques, très attachants, mais qui ont des défauts aussi, ce ne sont pas des gens parfaits, mais ça ça n’existe pas, dans aucune communauté.

De travailler sur des projets avec Quentin Dupieux, comme Steak ou Wrong et Wrong Cops bientôt, de quelle façon ça nourrit votre expérience et votre travail ?

Bah c’est creuser le sillon de la comédie, toujours et encore, essayer de gratter à droite, gratter à gauche, trouver un autre tunnel « ah là-bas il y a de la lumière ! » essayer de trouver une autre manière encore d’être drôle, mais toujours creuser ce sillon de la comédie, exploiter jusqu’au bout cet art là.

Toujours la comédie. Vous ne rêvez pas de votre Tchao Pantin, comme on le demande à tous les comiques ?

Non, pas du tout ! (Rires) Pour moi, quand je fais Quentin Dupieux je me « Tchaopantainise » un tout petit peu, parce que lui il me gomme toute ma « gogolie » et dans le prochain, encore pire ! Je suis un flic de Los Angeles hyper droit, super rigide, sérieux, grave et engagé et c’est à des années lumières de mes réflexes avec Ramzy. Mais c’était de la comédie et c’était un plaisir dément de faire ça !

Et Wrong Cops sortira quand dans les salles ?

Il est en montage, ils le terminent là.

Après Quentin Dupieux, avec quel réalisateur rêveriez-vous de travailler aujourd’hui ?

Il y en a plein des supers ! En même temps je dis ça et j’aime tellement réaliser moi-même que j’ai l’impression que ça va être plus ça le virage.

D’un long-métrage ?

Ouais aussi ! (Rires) La réponse la plus sobre du monde ! C’est exact, effectivement ! (Rires)

Vous faites beaucoup de choses en plus de jouer la comédie, vous faites de la scène, vous réalisez donc et vous faites également du doublage pour des dessins animés.

Oui j’en ai fait un là, Tad L’explorateur.

Oui et qu’est-ce qui vous anime le plus ? Est-ce que vous pourriez sacrifier une activité au bénéfice de l’autre ?

Ecoute, je n’arriverais pas à en extraire un parce que chacun a son plaisir personnel et intime. Réaliser je trouve ça géniale, de voir prendre vie une scène, de mettre en scène les mouvements, de mettre de la musique sur une séquence, créer tout à coup une émotion, celle que j’essaie de développer c’est le rire, de voir tout à coup le rire sortir d’une scène, grâce à une touche d’une seconde par ci, d’un rythme cassé en contre champ, des choses comme ça, je trouve ça géniale. Et j’adore jouer ! Et j’adore jouer devant des gens ! Donc je n’extrais rien et je garde le paquet ! (Rires)

Justement on parle de la scène, pensez-vous y revenir ?

Oui !

Avec Ramzy bien-sûr ?

Oui, alors je ne conçois pas du tout la scène sans lui. Dans la saison 2 de Platane, il y a une séquence où on remonte sur scène avec Ramzy, bon devant des figurants qui étaient obligés de rire, on les payait pour ça, mais ça nous a fait le frisson quoi ! Juste jouer un quart d’heure comme ça devant des gens payés ! (Rires) ça serait chiant de faire ça après, parce que ça va nous coûter une fortune si on veut remplir l’Olympia !

Il ne faut pas faire Bercy quoi !

Non que des petites salles avec la famille (Rires). Non, mais c’était grisant ! On s’est dit « merde ça fait trop longtemps », depuis 2007 ou 2006 un truc comme ça quand même !

Ernesto Ona a l’air assez fidèle à ses acteurs, il avait déjà tourné avec Sabrina Ouazini par exemple, pensez-vous tourner de nouveau avec lui ?

Si le scénario me parle, là c’était le cas à fond, puisque ce Mohamed Dubois c’est un peu un mec que je connais, que j’ai un peu vécu jeune, avant de faire de la télé et tout ça, ce truc de rejet de ma gueule, alors que je ne suis pas l’arabe et tout. Donc oui si le sujet me parle, à fond !

Qu’est-ce que vous souhaiteriez que le spectateur retienne en sortant du film ?

Que l’arabe est sympa ! Que l’arabe de cité est sympa, cool, honnête, a des défauts peut parler fort et rire fort, mais que l’arabe n’est pas celui du journal d’M6, qu’il est beaucoup plus celui qu’on voit dans Mohamed Dubois. C’est ça le message pour moi.

Quels sont vos projets après Mohamed Dubois ?

Le montage de Platane 2 et j’écris avec Ramzy La Tour Montparnasse Infernale 2, qu’on tournera à l’automne.

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3 de Pablo Stoll Ward : famile je vous hais

Pablo Stoll Ward nous a présenté son film 3 lors de La Quinzaine des réalisateurs. Long-métrage délicat sur la solitude au sein du cercle familial, la plus grande qui puisse exister.

Avec 3 Pablo Stoll Ward nous emmène dans son adolescence de fils de divorcé. Il se choisit un alter-égo féminin pour témoigner de cette absence du père et de cette obsession du chiffre 3 lorsque l’on n’est que deux dans sa famille. Le long-métrage est surtout le récit du parcours de trois membres d’une famille, tous trois perdus dans leur solitude, qui réussiront à se trouver en recomposant ce chiffre 3. Ce chiffre, au début du film, n’existe pas vraiment, les relations parents enfant sont absentes et chaque membre est singulier et doit apprendre à grandir seul, autant la mère, que le père, que l’adolescente de 14 ans.

Si le propos est pertinent et développé à l’intérieur d’une bande son rock’n’roll, 3 manque de rythme et dévie parfois vers un simple enchaînement de scénettes destinées à montrer la solitude dans laquelle se trouvent les trois personnages, mais sans vraie continuité narrative. Le milieu affiche donc quelques passages à vide, avant une fin qui rehausse l’ensemble, mais que l’on aurait aimée plus développée.

Le film de Pablo Stoll Ward parle avant tout de solitude et montre que c’est au sein de la famille qu’on peut le plus l’éprouver. Illustrer la solitude au cinéma est peut-être l’une des choses les plus difficiles à faire, le réalisateur uruguayen s’en sort honorablement, avec quelques moments de mélancolies propres apparemment à tous les âges de la vie.

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La Sirga : le paradis perdu de William Vega

William Vega avec La Sirga construit un long-métrage délicat et pertinent, à la beauté contemplative. Malheureusement il ne réussira jamais à transcender l’esthétique et à construire un récit fourni et qui retient l’intérêt.

La Sirga est le premier long-métrage deWilliam Vega. Au centre de son récit Alicia, qui fuit la violence qui a décimé sa famille et trouvera asile dans la petite auberge de son oncle Oscar, La Sirga. C’est plutôt cette auberge qui occupe le centre du récit. Ce lieu en forme d’Eden perdu que l’on ne parvient à situer ni dans le temps, ni dans l’espace dans lequel les victimes et les bourreaux trouveront leurs instants de répit, dans lequel chaque être qui y pénètre sort de la violence de la réalité, une femme mariée oublie ses responsabilités ou encore des pêcheurs la dureté de leur existence le temps d’une soirée, entraînés par la douceur d’une musique, la seule du film. Qui ils sont, et pour quoi ils se battent n’intéressent pas William Vega qui s’attarde bien plus sur les corps des personnages abîmés par le froid et l’effort comme sur les mouvements du vent dans les roseaux et la lagune qui entourent le lieu refuge. Si la menace n’est pas clairement nommée, elle est pourtant omniprésente et pèse sur les personnages comme sur l’atmosphère du film.

Le danger n’est jamais loin et le calme qui berce la Sirga n’est que passager. La mort rôde dans le passage d’une totora, une motte de terre recouverte d’herbe qui se détache et flotte sur le lac, annonciatrice de noyade, comme dans la venue de Freddy, le fils d’Oscar qui pervertira le lieu en l’exposant à la mort et à la terreur. La forme cyclique du récit l’obligera à se clôturer comme il a commencé sur la mort et la fuite. Malgré les deux thèmes prépondérants du long-métrage, celui-ci est habité par une quiétude engendrée par la beauté contemplative des plans. William Vega film la nature et les hommes comme un peintre composerait une toile de maître, avec un minimalisme excessif qui crée toujours l’admiration et l’émerveillement. Malheureusement cette virtuosité du réalisateur est également la faiblesse du film.

Le minimalisme de La Sirga, même s’il crée la beauté, finit par lasser et l’absence dans la majorité du film de musique, de paroles et même de péripéties directes nous exclu de la fiction mise en place. William Vega privilégie le silence à l’abondance de parole comme pour ne pas troubler la contemplation avec du bruit inutile. Malheureusement il va trop loin dans la suggestion et ne nous délivrant aucune clé pour la compréhension de l’histoire perd peu à peu notre intérêt. A force de contemplation on en oublie les vraies enjeux du récit et c’est l’ennui qui s’imposera comme le vrai vainqueur du long-métrage de William Vega.

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L’écume des jours : le défi de Michel Gondry

Demain c’est mercredi le jour des sorties !! Bon bon bon on a le choix dans les films que j’ai vus entre l’adaptation du roman que j’aime plus que tous les autres au monde (oui oui !) L’Ecume des Jours, décevante forcément et un film espagnole, La Sirga, très maîtrisé mais surtout grand ami de l’ennui et le portrait d’une famille un peu spéciale avec 3 que j’avais vu à Cannes et dont j’avais interviewé le réalisateur, Pablo Stoll. Voilà les détails !

Michel Gondry s’est lancé le défi d’adapter au cinéma L’écume des jours de Boris Vian, l’un des romans cultes de la littérature française. A grand renfort de musique Jazz et de gadgets mécaniques, il prend le défi à bras le corps et pourtant…

Lorsque Boris Vian publia l’Ecume des Jours en 1947, c’est le roman qu’il réinventait, le langage aussi, la réalité elle-même jusqu’au thème le plus utilisé dans la littérature et l’art en général : l’amour. Plus que de jouer avec les mots et expressions, il leur donnait une vie autonome, ce sont eux qui occupaient l’espace du récit, jusqu‘à prendre forme par le biais d’objets plus insolites les uns que les autres, tous inventés par Vian, ingénieur de métier. Génie surtout de l’écriture car père de romans à l’univers unique dans lesquelles la noirceur tragique d’un monde sans illusion, d’êtres aliénés par le travail, détruits par la maladie et la mort, côtoie des moments de lumière fulgurants et intenses, tous portés par le sentiment le plus noble, l’amour. Si L’Ecume des Jours était passé inaperçu lors de sa sortie en librairie, il est devenu, après la disparition de Vian le roman culte de générations d’adolescents, une des plus belles, car une des plus tragiques histoires d’amour de la littérature.

Avouons alors qu’adapter l’œuvre au cinéma n’était pas chose aisée, autant au niveau de la reconstitution de l’univers fictif si imagé et insaisissable qu’au niveau des sentiments si intenses. Charles Belmont avait déjà tenté l’expérience en 1968, avec Jacques Perrin et Marie-France Pisier, c’est aujourd’hui Michel Gondry qui possède assez de folie pour oser s’atteler à un tel projet. Oui, lui aussi a un peu de ce génie débridé grâce auquel il accouche de films au monde si singulier et personnel, tels que Eternal Sunshine of the spotless mind ou encore La Science des rêves. C’est de ce génie qu’est marqué le style impeccable du long-métrage, habité par tous les objets mécaniques tous droits sortis de la tête de Boris Vian et matérialisés par Gondry qui a privilégié le mécanique au numérique. L’univers est foisonnant et assez fidèle à celui décrit par l’écrivain même si Gondry y ajoute des éléments sortis d’une impression de lecture toute personnelle, comme les effets de jambe des personnage lorsqu’ils se mettent à danser le biglemoi ou encore des machines à écrire folles, en mouvement perpétuel sous les doigts des dactylos.

Mais ce tour de force stylistique ne comble pas les lacunes d’un fond dont la noblesse n’est jamais servie correctement. Les acteurs d’abord sont loin d’être à la hauteur des personnages atypiques et profonds crées par Boris Vian. SiRomain Duris s’en sort parfaitement, Omar Sy lui est trop raide dans son jeu pour interpréter le personnage de Nicolas, obséquieux, séducteur et arriviste, tout comme l’est Audrey Tautou, mise à toutes les sauces dans le cinéma français, qui incarne une Chloé sans singularité aucune. On sent même la difficulté des acteurs à se débattre au milieu d’une image et d’un récit envahis par les objets et qui délaissent alors à leurs profits, ses sujets. Les personnages et les sentiments n’ont pas leur place dans l’œuvre de Gondry qui ne réussira jamais à créer l’émotion, dont l’œuvre originelle regorge à ras bord, et nous lassera par sa démonstration technique. Cette forme à l’avant scène reste elle somme toute assez classique et commence à être audacieuse seulement à la fin, avec une image qui se rétrécit et perd ses couleurs, comme pour concrétiser les frustrations des acteurs du récit. Si Boris Vian réinventait la forme pour servir le fond, Michel Gondry ne parvient lui ni à innover dans la forme, ni à retranscrire cette émotion brutale qui nous avait frappés en lisant l’oeuvre de l’écrivain.

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Un jour à Cannes…

Voici un petit update sur le festival de Cannes et mes aventures pour y assister! Malgré les signes que l’univers m’envoie pour me dire de ne pas m’y rendre :

– la connaissance qui devait m’accueillir ne me donnant plus signe de vie.

-l’appartement à 600 euros trouvé que la locataire me promet et loue aussitôt à une autre.

-Ma demande d’accréditation qui n’est toujours pas validée.

-Mon gros problème de train en me rendant à la conférence de presse pour annoncer la sélection.

Je persiste et suis désormais en possession de mes billets de train et ai trouvé un logement à 500 euros pour toute la durée du festival. Il faut dire que ma motivation est GRANDE, puisque il grande DiCaprio fera l’ouverture avec son film The Great Gatsby et oui! Alors j’y crois et après l’annonce de la sélection officielle suis encore plus impatiente de m’y rendre avec de grands temps forts :

Only God Forgives : nouveau film de Nicolas Winding Refn, après son merveilleux Drive, et toujours avec Ryan Gosling.

Jimmy P : de Arnaud Desplechin avec Mathieu Amalric, adaptation de Psychothérapie d’un Indien des plaines de Georges Devereux qui raconte l’amitié entre un natif américain et un psychanalyste français.

Michael Kohlhaas : de Arnaud des Pallières avec Mads Mikkelsen. Un réalisateur que je connais peu, mais dont l’oeuvre singulière (Drancy Avenir, Adieu, Parc) m’intrigue. Il adapte ici une nouvelle de l’auteur allemand Heinrich von Kleist, dont l’action prendra place au XVIème siècle dans les Cévennes.  Michael Kohlhaas est un marchand de chevaux qui mène une vie prospère et heureuse jusqu’à ce que l’injustice d’un seigneur le frappe ce qui le poussera à lever une armée et mettre le pays à feu et à sang pour rétablir son droit.

Le passé : de Asghar Farhadi, réalisateur des très délicats Une séparation et Les enfants de Belleville. Le réalisateur racontera l’histoire d’un Iranien, connaissant des problèmes de ménage avec sa femme française, décide de la quitter elle et leurs deux enfants pour retourner en Iran. Dans le même temps, sa femme rencontrera un autre homme et demandera le divorce qui l’obligera à rentrer en France.

The Immigrant : de James Gray. Bon y a Marion Cotillard…Mais y a surtout Joaquin Phoenix!!

Ceux que j’attends beaucoup moins : La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, Jeune et Jolie de François Ozon et Un Chateau en Italie de Valeria Bruni-Tedeschi…

Côté Un Certain Regard:

– Même si The Bling Ring de Sophia Coppola n’annonce rien de bon avec dans le rôle titre Emma Watson (achevez-là!!) je suis quand même curieuse de voir ce que ça donne et surtout de pouvoir assister à la projection, avec Sophia Coppola à l’origine de Virgin Suicide, un des films cultes de mon adolescence.

Fruitvale Station : premier film de Ryan Coogler qui a remporté le grand prix du jury au festival de Sundance de cette année, que j’aime particulièrement, et qui s’inspire d’une histoire vraie arrivée en 2009 :  Oscar Grant, 22 ans, croise des agents de police dans la station de métro Fruitvale, San Francisco.  Une rencontre dramatique et le film raconte les vingt quatre heures qui l’ont précédée.

As I Lay Dying : le premier film de James Franco en tant que réalisateur ça me rend curieuse!

Puis les films de Chloé Robichaud Sarah préfère la course, de Rebecca Zlotowski Grand Central, de Flora Lau Bends, de Claire Denis Les Salauds et de Valeria Golino Miele (premier de l’actrice) juste parce que ce sont des femmes et que ça fait du bien !!

Côté jury c’est Steven Spielberg qu’on appellera monsieur le Président pour la sélection officielle, mais surtout, j’aurais peut-être la chance d’apercevoir mon héroïne Jane Campion, puisque la seule femme à avoir remporté une palme d’or est cette année présidente du jury de la Cinéfondation et des Courts-Métrages. Voilà un beau programme to be continued, puisque demain je me rends à la conférence de presse pour la sélection de la Quinzaine des réalisateurs…

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