Mohamed Dubois-Eric Judor : « ma carrière a toujours été apolitique »

Pour la sortie de Mohamed Dubois j’ai parlé à Eric Judor, l’acteur principal. L’occasion autour d’une assiette de frites et d’un coca, de rire beaucoup, mais pas que, de revenir surtout très sérieusement sur ses influences, son amour pour « l’art de la comédie » et son attrait de plus en plus fort pour la réalisation. Un moment des plus agréables avec un comédien qui m’a fait hésiter entre le tu et le vous et qui, lui, emploie toujours la première personne du pluriel, comme pour nous rappeler que Ramzy n’est jamais très loin. 

C’est le premier long-métrage de Ernesto Ona, comment l’avez-vous rencontré, comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

En fait c’est Youssef Hajdi que je connais depuis Platane et Halal Police d ‘Etat, qui est un très bon ami et un très bon comédien, qui m’a appelé pour me dire « ouais j’ai reçu un très bon scénario, super marrant, tu devrais le lire je pense que c’est pour toi ! » Je l’ai lu, j’ai trouvé ça super et je lui ai dit « bah ouais vas-y on fait comment ? » et il ma dit « maintenant faut que j’appelle la prod et le réalisateur parce qu’ils ne pensent pas du tout à toi ! » (rires). Il les a appelés, ils ont dit « pourquoi pas rencontrons-le » ce qu’on a fait et c’est passé direct avec Ernesto. En fait, ils cherchaient un arabe à la base, pour jouer un mec qui a une tête d’arabe, c’est vrai que c’est assez évident ! Mais du coup moi : mère autrichienne, père guadeloupéen égale arabe, du coup ça devenait un peu évident ! (Rires)

Vous aviez entendu parler de son travail avant ça, par exemple de La Dette qu’il avait réalisé pour Canal + ?

Pas du tout. J’ai évidemment regardé ensuite pour savoir avec qui j’allais « danser ».

Comment s’est passé le tournage, vous a-t-il laissé un espace pour improviser ou est-ce que tout était très écrit ?

Dans les films que je fais avec Ramzy l’improvisation est quasiment de mise je dirais parce que les personnages ne sont pas dans l’émotion. Ils font les cons, ce sont des « gogoles », mais ils ont rarement peur, rarement froid, rarement chaud, ils font des blagues, ils se cassent la gueule et ça fait rire. Là il fallait que je raconte une histoire avec ce personnage, que j’aille dans une direction donc l’improvisation n’était pas spécialement de mise, je m’amusais de temps en temps avec le texte, mais je n’allais pas trop loin, parce que sinon je décrédibilise la situation et on ne croit plus à ce qu’on raconte.

Depuis que vous êtes passé à la réalisation avec Seul Two et Platane est-ce que vous avez un regard plus critique lorsque vous êtes sur un plateau ?

Oui, ça a complètement changé mon regard et ça génère effectivement une petite frustration quand je vois un truc, je me dis « ah non moi je ne l’aurais pas fait comme ça » donc je me permettais de le dire à Ernesto. Mais ça reste son film donc je ne pouvais pas être intrusif et puis il fallait que je me concentre aussi sur mon travail à moi, mon jeu, donc que je lâche prise, mais c’est difficile pour moi aujourd’hui. En plus avec Platane, je viens de sortir de 4 mois de tournage pendant lesquels j’étais réalisateur, c’est assez étrange.

Est-ce que vous collaborez avec le réalisateur, est-ce qu’il vous a laissé une place pour ça sur ce film ?

Non, je ne me permettais pas. C’est son film, c’est lui qui l’a écrit, il sait ce qu’il veut faire passer, comment il veut le faire passer, tout ça. Après moi, il y a des choses que j’aurais faites différemment, mais c’est son film avec moi en acteur, donc il faut respecter ça.

Vous parliez de comédie, justement après Wrong, vous revenez à une comédie beaucoup plus gagesque, qui s’appuie sur le burlesque.

Ah moi je ne pense pas que ça soit burlesque ! Il y a des incursions burlesques dans mon jeu, comme la boxe par exemple, des choses comme ça. Mais c’est quand même une comédie qui repose sur des situations comiques, dans la scène du repas avec les parents et Sabrina et Mustapha, le rire vient de la situation, du fait que le mec il ne connaît pas du tout la culture, qu’il se fait passer pour un arabe, il ne connaît pas trop les traditions tout ça, il n’est pas à sa place et c’est là que c’est drôle. Mais là où j’étais dans le burlesque c’était La Tour Montparnasse Infernale, Seul Two et tout ça. Là on était vraiment dans le « gogolos ! » (Rires)

C’est une pure comédie mais qui aborde des thèmes sérieux, comme le racisme, le communautarisme, est-ce que vous pensez qu’on peut aborder tous les sujets par le rire et que c’est même plus efficace de les aborder de cette façon ?

Ecoutez je vais prendre un tuteur pour répondre, le père de tous les humoristes, Chaplin qui fait quand même Le Dictateur en pleine seconde guerre mondiale. Donc oui je pense que le rire peut avoir une mission un peu sociale un peu politique. Même si c’est jamais cette corde là que j’ai voulu faire vibrer, toute notre carrière on a toujours été apolitique et absurde justement, ne rien dénoncer d’aucun travers d’aucune société, juste développer un rire joyeux et burlesque. Mais là effectivement c’est mon mini point levé.

Il y a cette dimension dénonciatrice dans le film, mais j’ai trouvé que le personnage de Mohamed Dubois ressemblait aux personnages de vos débuts, avec la naïveté de celui de La Tour Montaparnasse Infernale par exemple et avec un peu plus d’expérience aussi.

Ah bon ?! Tiens donc ! Moi je pense qu ‘il est tellement éloigné. Je pense que c’est mes petites incursions burlesques sans doute qui doivent vous renvoyer à ça, mais il est extrêmement éloigné du gogole de La Tour quoi « Oh lala Marie Noël », il était quand même là-haut quoi, super aigu ! (Rires) Oh la vache méga gogole !!

Vous parliez de Chaplin, quels sont vos modèles dans la comédie, depuis le début de votre carrière et encore aujourd’hui ?

Et bah pas Chaplin figurez-vous ! (Rires) Je suis plus Marx Brothers moi, qui je trouve d’une certaine manière, alors il ne faut pas que ça soit interprété comme «  je me mets à leur niveau » hein, je ne suis pas du tout leur égal, mais en tout cas avaient une manière d’être politique sans en faire. C’est à dire que on sentait que c’était des gars de la rue, on sentait que c’était des gars qui représentaient une certaine couche sociale, la plus basse, mais ils faisaient des vannes absurdes et burlesques, c’était complètement débile, mais voilà ils faisaient des incursions dans plein d’univers, les grand magasins et tout ça, ils faisaient les cons. C’est un peu à ça que j’aime nous comparer avec Ramzy, c’est ce qu’on a développé nous, c’est notre manière de faire de l’absurde, donc un humour qui ne ressemble à aucune couleur et pourtant Ramzy est arabe et moi je suis à moitié noir, donc c’est quelque part dire : « voilà les arabes font de l’humour comme pourrait le faire un juif new-yorkais par exemple ».

C’est un geste politique juste par son existence.

C’est un geste politique sans en faire du Chaplin qui défend la veuve et l’orphelin vraiment. Qui fait tirer des larmes sur des mecs qui vivent la crise de plein fouet tout ça, moi je suis moins fan de ça.

Dans plusieurs interviews vous citez Ricky Gervais, Larry David, Jim Carrey aussi. La comédie américaine c’est vraiment quelque chose qui vous inspire, même aujourd’hui ?

Ah Jim Carrey ! Bah la comédie française en générale, depuis toujours, est quand même plutôt sociale, c’est rarement que burlesque ou que joyeux, il y  a souvent un sens derrière quelque chose qu’on dénonce,  c’est Bacri/Jaoui, vous voyez. Alors que chez les anglosaxons il y a un truc décomplexer de faire rire pour faire rire et qu’on ne va pas forcément stigmatiser. On peut dire de Dumb et Dumber avec Jim Carrey, « c’est super, mais c’est super débile ! » C’est vers ça qu’on essaie d’aller, donc nos références sont anglosaxonnes.

Dans la comédie française il n’y a rien aujourd’hui qui vous inspire ? Par exemple La Vérité si je mens est-ce que c’est quelque chose que vous avez aimé, parce qu’on retrouve beaucoup du film dans Mohamed Dubois qui est aussi l’infiltration d’une communauté (arabe cette fois) par un usurpateur ?

J’avais aimé le 1, José Garcia, son personnage, est excellent, mais après moins. Oui et surtout le film montre les qualités et les défauts de cette communauté. Le juif dans La Vérité si je mens il est cool mais il est relou aussi et avec tous les clichés qu’on peut avoir. Je pense que c’est un peu pareil dans Mohamed Dubois c’est un peu La vérité si je mens arabe. C’est une bande de rebeus très sympathiques, très attachants, mais qui ont des défauts aussi, ce ne sont pas des gens parfaits, mais ça ça n’existe pas, dans aucune communauté.

De travailler sur des projets avec Quentin Dupieux, comme Steak ou Wrong et Wrong Cops bientôt, de quelle façon ça nourrit votre expérience et votre travail ?

Bah c’est creuser le sillon de la comédie, toujours et encore, essayer de gratter à droite, gratter à gauche, trouver un autre tunnel « ah là-bas il y a de la lumière ! » essayer de trouver une autre manière encore d’être drôle, mais toujours creuser ce sillon de la comédie, exploiter jusqu’au bout cet art là.

Toujours la comédie. Vous ne rêvez pas de votre Tchao Pantin, comme on le demande à tous les comiques ?

Non, pas du tout ! (Rires) Pour moi, quand je fais Quentin Dupieux je me « Tchaopantainise » un tout petit peu, parce que lui il me gomme toute ma « gogolie » et dans le prochain, encore pire ! Je suis un flic de Los Angeles hyper droit, super rigide, sérieux, grave et engagé et c’est à des années lumières de mes réflexes avec Ramzy. Mais c’était de la comédie et c’était un plaisir dément de faire ça !

Et Wrong Cops sortira quand dans les salles ?

Il est en montage, ils le terminent là.

Après Quentin Dupieux, avec quel réalisateur rêveriez-vous de travailler aujourd’hui ?

Il y en a plein des supers ! En même temps je dis ça et j’aime tellement réaliser moi-même que j’ai l’impression que ça va être plus ça le virage.

D’un long-métrage ?

Ouais aussi ! (Rires) La réponse la plus sobre du monde ! C’est exact, effectivement ! (Rires)

Vous faites beaucoup de choses en plus de jouer la comédie, vous faites de la scène, vous réalisez donc et vous faites également du doublage pour des dessins animés.

Oui j’en ai fait un là, Tad L’explorateur.

Oui et qu’est-ce qui vous anime le plus ? Est-ce que vous pourriez sacrifier une activité au bénéfice de l’autre ?

Ecoute, je n’arriverais pas à en extraire un parce que chacun a son plaisir personnel et intime. Réaliser je trouve ça géniale, de voir prendre vie une scène, de mettre en scène les mouvements, de mettre de la musique sur une séquence, créer tout à coup une émotion, celle que j’essaie de développer c’est le rire, de voir tout à coup le rire sortir d’une scène, grâce à une touche d’une seconde par ci, d’un rythme cassé en contre champ, des choses comme ça, je trouve ça géniale. Et j’adore jouer ! Et j’adore jouer devant des gens ! Donc je n’extrais rien et je garde le paquet ! (Rires)

Justement on parle de la scène, pensez-vous y revenir ?

Oui !

Avec Ramzy bien-sûr ?

Oui, alors je ne conçois pas du tout la scène sans lui. Dans la saison 2 de Platane, il y a une séquence où on remonte sur scène avec Ramzy, bon devant des figurants qui étaient obligés de rire, on les payait pour ça, mais ça nous a fait le frisson quoi ! Juste jouer un quart d’heure comme ça devant des gens payés ! (Rires) ça serait chiant de faire ça après, parce que ça va nous coûter une fortune si on veut remplir l’Olympia !

Il ne faut pas faire Bercy quoi !

Non que des petites salles avec la famille (Rires). Non, mais c’était grisant ! On s’est dit « merde ça fait trop longtemps », depuis 2007 ou 2006 un truc comme ça quand même !

Ernesto Ona a l’air assez fidèle à ses acteurs, il avait déjà tourné avec Sabrina Ouazini par exemple, pensez-vous tourner de nouveau avec lui ?

Si le scénario me parle, là c’était le cas à fond, puisque ce Mohamed Dubois c’est un peu un mec que je connais, que j’ai un peu vécu jeune, avant de faire de la télé et tout ça, ce truc de rejet de ma gueule, alors que je ne suis pas l’arabe et tout. Donc oui si le sujet me parle, à fond !

Qu’est-ce que vous souhaiteriez que le spectateur retienne en sortant du film ?

Que l’arabe est sympa ! Que l’arabe de cité est sympa, cool, honnête, a des défauts peut parler fort et rire fort, mais que l’arabe n’est pas celui du journal d’M6, qu’il est beaucoup plus celui qu’on voit dans Mohamed Dubois. C’est ça le message pour moi.

Quels sont vos projets après Mohamed Dubois ?

Le montage de Platane 2 et j’écris avec Ramzy La Tour Montparnasse Infernale 2, qu’on tournera à l’automne.

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