Danny Boyle : « je refais le même film encore et encore »

Pour son retour d’Hollywood après ses films Slumdog Millionaire et 127 Heures, Danny Boyle nous a confié son plaisir de revenir à un cinéma «savoureux». Une rencontre joyeuse avec un réalisateur énergique et toujours aussi passionné qui nous a même laissé partir avec des petits conseils personnalisés et une jolie photo!

Vos films confrontent le public aux plus sombres instincts de la nature humaine, mais pourtant, comme c’est le cas dans Trance vos dénouements sont ouverts ou même parfois positifs. Diriez-vous que vous êtes un optimiste ou un pessimiste ?

(Rires) Non je suis plutôt un optimiste, je suis du genre à croire au pouvoir de l’esprit humain. La plupart de mes films en réalité sont très semblables, ils ont l’air différents, ils construisent des genres différents. Vous pensez que chaque film va être unique, mais dans les faits se sont les mêmes, ils tournent tous autour d’un personnage, toujours un jeune homme qui doit surmonter des situations impossibles et survivre. C’est de cette situation que vient la violence et l’horreur, mais il a un esprit combatif et triomphe grâce à la force de l’esprit. Il est en quête au sens narratif du terme. Ce qui est différent avec ce film, c’est que vous ne savez pas au début qui est ce personnage et il se révélera que ce sera elle, car si vous regardez le film dans un ordre chronologique c’est elle qui surmonte toutes ces situations complexes. Elle commence une relation avec quelqu’un de manipulateur, possessif, qui finit même par être violent, comme c’est souvent le cas avec ce style de personnage. Elle essaye d’obtenir de l’aide, mais n’y parviendra pas, la police ne pourra rien faire et ne fera rien, comme c’est souvent le cas dans ces affaires de violence domestique, elle utilise alors ses talents pour l’affecter, mais elle sait qu’il va revenir et il revient, cette fois avec 4 autres hommes violents. Elle doit faire face à 5 hommes violents et elle triomphe. Ce n’est pas vraiment le tableau qui l’intéresse, il est seulement le symbole de la réparation qu’elle mérite. Donc Trance est en quelques sortes le même film que mes précédents, sauf que cette fois il y a une femme qui domine l’équation ce que je n’avais jamais fait.

Oui c’est la première fois que vous mettez une femme au centre, pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Oui je sais ! (Rires) J’ai deux filles qui ont la vingtaine et qui m’ont demandé la même chose que vous « pourquoi as-tu attendu si longtemps ? » Je pense que la raison c’est que c’est très difficile à mettre en place, Zero Dark Thirty avecJessica Chastain, l’année dernière y était très bien arrivé, mais même si bien-sûr vous pouvez raconter la même histoire qu’avec un homme, c’est compliqué de la raconter de façon traditionnelle, viscérale, à la façon d’un film d’action, sombre et dangereuse et violente, tout ce que je voulais aussi que le film soit. C’est assez difficile de trouver une histoire de ce type dans laquelle une femme pourrait dominer. Les femmes n’appartiennent pas vraiment à ce monde là et n’y trouvent pas vraiment grand intérêt, même si il est évident que chaque femme est différente, mais si on parle de façon générale, c’est difficile de trouver des femmes que ce type de films intéresse. J’ai travaillé avec de grandes actrices, Tilda Swinton, Virginie Ledoyen, Rose Byrne, Naomie Harris, Kerry Fox, toutes fantastiques dans le rôle que je leur avait donné, mais je ne leur ai jamais confié le rôle central du film, elles ne faisaient que graviter autour de ce centre. Mais c’était formidable de le faire !

Pourquoi l’avoir fait avec ce film en particulier et Rosario Dawson ?

Le film déguise plusieurs genres qui s’enchaînent, au départ on croit être devant un film de braquage, avec le vol du tableau, puis on se rend compte que ce n’est pas vraiment ça. Le personnage devient ensuite amnésique, alors vous vous mettez à penser que c’est un thriller amnésique, mais ce n’est pas ça non plus. Ce dont le film parle vraiment c’est du vol de souvenirs et pas du vol d’un tableau. Le troisième genre est celui du Film Noir, vous avez ces personnages dans une bulle et elle est la femme fatale, ce qu’elle n’est pas en réalité, elle endosse ce rôle seulement quand elle en a la nécessité, nous ne voulions donc pas qu’elle soit la blonde glaciale Hitchcockienne, ou qu’elle appartienne à ce genre de Film Noir. Cette histoire contient de grandes émotions et de grandes conséquences aussi, je l’avais vue dans de nombreux films et je l’avais castée aux Etats-Unis il y a de ça quelques années pour un projet qui finalement ne s’est pas fait et j’ai toujours pensé qu’elle appartenait à ce trop grand nombre d’actrices qui ont les épaules pour porter un film, mais à qui on ne donne jamais l’opportunité de le faire. J’ai donc toujours pensé que ce serait une actrice incroyable pour jouer ce genre de rôle. L’autre raison est qu’originellement nous devions tourner le film aux Etats-Unis avec une actrice anglaise, car je voulais qu’elle vienne d’un autre pays, que lorsque la police interviendrait elle pourrait rentrer chez elle parce que la seule façon d’échapper à la violence est la fuite. Il y avait toujours cette notion de distance entre son pays d’origine et l’endroit où se déroule l’action. A partir du moment où nous avons su que nous tournions à Londres nous avons alors cherché du côté de la France, de l’Espagne, de l’Italie et des Etats-Unis, mais j’ai toujours voulu Rosario.

Si ça n’avait pas été Rosario, qui auriez-vous pris pour le film ?

Non, je ne me pose pas ce genre de question, ça a toujours été Rosario. Mais pour vous dire la vérité pour le rôle de Vincent Cassel, nous avions approché Michael Fassbender, mais Michael nous a dit qu’il préférait jouer la fille ! On lui a dit « mais comment ça, avec une robe quelque chose comme ça ou plutôt du style transgenre ? » mais en fait il ne faisait que plaisanter bien-sûr ! (Rires) ce qu’il voulait dire vraiment c’est que c’était le meilleur rôle. Mais c’était avant d’avoir Vincent, qui a été disponible très tard parce qu’il était impliqué dans un autre film qui finalement ne s’est pas fait, donc on l’a eu ce qui est formidable.

Vous parlez de genres et vous avez fait beaucoup de sauts d’un genre à l’autre dans votre carrière. Avez-vous dû vous battre pour pouvoir faire ça ?

Oui en effet, parce que les gens préfèrent que vous occupiez complètement un genre, alors vous obéissez aux règles et vous explorez un seul genre. Mais nous avons toujours essayé d’éviter ça et la seule façon de le faire est de réaliser le film en dessous d’un certain prix, 20 millions de dollars pour être exacte. Trance a coûté 15 millions ce qui nous a donné la liberté de caster qui nous voulions et de manipuler les genres comme nous le voulions. A ces conditions vous pouvez prendre des risques, sauter de genre en genre comme le fait le film, toutes ces choses que vous ne pouvez pas vous permettre de faire si votre film coûte 20 millions ou plus, car vous êtes dépendant, vous devez rendre des comptes et ils doivent savoir où vous en êtes, dans quel genre vous vous situez, sans aucune surprise, ni structurelle, ni thématique. Tout est une question de prix, je pense que vous ne pouvez faire ça que si vous partez avec un peu moins d’argent.

Comment avez-vous préparé la scène de nu frontale avec Rosario Dawson ?

Je n’ai rien préparé du tout elle a tout fait toute seule !(Rires) Non, nous avons été très claire avec elle dès le début, c’est une des choses avec lesquelles vous devez être très claire dans le contrat, ce n’était pas négociable, c’était un élément narratif enraciné dans le récit et sans lui il ne fonctionnerait pas et elle ne pouvait pas changer d’avis plus tard. Parce qu’il est évident que lorsqu’on tourne des scènes d’amour, les actrices essaient toujours de négocier en disant « je pense que je vais garder juste un t-shirt, parce que je fais toujours l’amour avec un t-shirt ! » (rires). Mais dans le cas présent, cette scène était fondamentale, parce qu’elle avait un très sérieux but dans l’histoire, parce que, et je ne pense pas vraiment que les gens le réalisent, il est un monstre de contrôle, il ne veut pas d’elle comme elle est, il veut contrôler son image et c’est cette image qu’il désire, basée sur sa vision du monde et de l’art. Ce qu’elle fait c’est qu’elle le plonge dans plusieurs séries de trances et la première durant laquelle il se retrouve dans la campagne française, découvrant des peintures dans l’Eglise du Corbusier, montre qu’elle sait comment pénétrer dans son monde et lorsqu’elle creuse un peu plus, elle découvre ce qu’il veut vraiment et c’est ce qu’elle va lui donner, une image d’elle conforme à celle qu’il s’est construite. Il pense alors qu’il a le contrôle, mais finalement c’est toujours elle qui le détient. C’est cette conversation que nous avons eu avec Rosario lorsque nous avons abordé le scénario et elle est aussi très courageuse et c’est une femme magnifique avec une grande confiance en elle, mais elle est également très ouverte sur le fait de servir l’histoire au maximum, sur ce qu’elle est prête à faire pour ça si c’est justifié.

Trance est basé sur un puissant trio, comme l’était La Plage ou encore Petits Meurtres entre Amis. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la dynamique du trio ?

Oui je sais c’est marrant n’est-ce pas ? Comme l’était aussi Slumdog Millionaire avec les deux frères et leur sœur, c’est que je disais tout à l’heure, je ne fais que réaliser le même film encore et encore ! (Rires) Il y a quelque chose de très beau à propos de ça, Godard disait, « tout ce dont vous avez besoin pour faire un film, c’est d’une fille et d’un flingue» et nous n’avons pas vraiment d’armes en Grande-Bretagne, pour moi deux garçons et une fille représente une dynamique brillante pour un film. Avec ce film nous voulions marquer un changement, une coupure d’avec la saison de récompenses dans laquelle nous avons été embarqués avec Slumdog Millionaire. Nous avons vécu quelque chose de très étrange et nous avons eu un grand succès avec le film et ce que nous avons fait, c’est utiliser ce succès pour faire un film dangereux, plus expérimental, dans lequel le personnage principal est piégé pendant 6 jours et finit par se couper le bras, et si vous n’entrez pas dans la saison des récompenses et que vous ne travaillez pas avec un potentiellement oscarisable, comme James Franco, vous êtes mort, parce que personne n’ira voir le film sans ça ! Une fois que vous êtes passé par là, vous êtes piégé et votre prochain film est supposé être du même acabit. Mais nous voulions revenir à un côté plus savoureux de la réalisation, pas trash au niveau du traitement de l’histoire, mais qui corresponde au plaisir lié au cinéma, juste à propos d’amusement et de plaisir. C’est pour ça que j’ai choisi le triangle amoureux, parce que c’est un grand motif de plaisir.

Vous parlez de plaisir, était-ce plus rafraîchissant, plus amusant de faire un thriller comme Trance, que des films plus lourds comme Slumdog Millionaire et 127 Heures ?

Le plaisir que vous prenez est un peu différent, une fois que vous regardez en arrière, même si ce sont probablement les mêmes films encore et encore (rires). Le plaisir deSlumdog Millionaire était évidemment Bombay et les enfants de Bombay qui vous donnent des opportunités magnifiques, c’est absolument délicieux. Avec 127 Heures le plaisir est de tourner un récit avec des restrictions comme le temps, la narration étant tellement contenue. Celui que j’ai trouvé dans Trance à avoir avec la manipulation, le déguisement, le chemin que parcourent les acteurs. McAvoy est au centre de l’intrigue, il a une voix off, il est marrant, sympathique, il regarde directement la caméra, vous pensez que oui, c’est lui le héros ! Mais finalement ce n’est pas lui. Vincent Casseldébute en étant ce parfait gangster français, on sait que c’est un dur à cuire et il finit en étant ce nu, vulnérable, adolescent amoureux d’une fille avec qui il ne sait pas comment faire et ça c’est charmant. Quant à elle, elle est amenée comme une conseillère professionnelle avant que vous finissiez par comprendre que tout prend source avec elle. Le plaisir est alors ici vraiment dans le déguisement, les faux-semblants. Nous avions à l’origine prévu une grande séquence d’ouverture qui aurait été un montage de plusieurs scènes mythiques de films de gangsters, toutes combinées à celle de Sean Connery dans Dr No, avec le tableau volé, qui est d’ailleurs un Goya. Nous avions alors James McAvoy qui a un accent écossais, tous les acteurs écossais pourraient incarner un bon Sean Connery, qui était merveilleux, marrant et énigmatique, c’était un vrai plaisir, mais nous n’avons finalement pas pu nous le permettre, car pour avoir les droits de tous ces films nous devions débourser 5 millions ce qui représentait un quart de notre budget. Le plaisir ici provient vraiment de la narration, puis aussi des scènes d’actions à la fin du film, avec les voitures en feu, avec Vincent coincé dedans, tout ça c’est vraiment du pain béni pour un réalisateur.

Et vous, avez-vous déjà été hypnotisé ?

Non jamais, j’étais un peu inquiet à propos de ce que je pourrais révéler, j’avais peur de commencer à parler de Michael Fassbender portant une robe, les autres n’auraient pas compris ! (Rires) aux acteurs, parce que nous avons fait une séance de groupe, enfin Vincent et James l’ont fait, avec un professeur de psychologie de l’université de Bristol, un grand spécialiste. Ils ont été très courageux, parce que tout aurait pu arriver, mais finalement rien n’a été révélé. Rosario a fait beaucoup de séances privées je crois, elle a fait beaucoup de recherches pour apprendre la technique ce genres de choses.

Où en êtes-vous du projet de Trainspotting 2 ?

Nous essayons de développer le script et ce que nous voulons c’est que le film sorte en 2016 pour ses 20 ans. Nous voudrions parler des mêmes personnages joués par les mêmes acteurs qui ont tous vieillis de 20 ans également. C’est vraiment rare pour un film que 20 ans après les spectateurs se souviennent encore des noms des personnages. Les gens se souviennent de Swanney, Sick-Boy, Spud et Renton, même moi je ne me souviens pas des noms des personnages des films que j’ai faits ! Les acteurs oui, mais pas les personnages ! Le fait que les gens s’en souviennent montre qu’ils ont une affection particulière pour le film, ce qui assure sa pérennité et qui fait que les gens le regardent encore aujourd’hui comme si c’était la première fois. On voudrait alors parler de ceux qu’ils ont aimés, ceux qu’ils ont perdus et de la ville dans laquelle ils sont restés.

James McAvoy a dit que vous étiez un réalisateur courageux. Est-ce que vous vous voyez comme quelqu’un de courageux, en regardant en arrière ?

Non, mais ce que je dis toujours lorsque des gens me demandent des conseils sur comment devenir réalisateur ou comment faire lorsqu’on est réalisateur, c’est que la grande majorité des films, les miens inclus, sont construits de champs/contre champs, de plans américains/plans serrés et ce même dans des films très difficiles comme ceux de David Lynch ou de Leos Carax, Holy Motors par exemple. Ça représente 70% des films et ce que vous devez faire c’est que chaque jour de tournage, faites quelque chose de fou ! Une seule chose, pas forcément complètement dérangée, parce que vous avez la responsabilité du bon dérouler du tournage, vous devez vous assurer de tourner ces 5 pages de dialogues, les acteurs doivent être justes et se sentir bien, vous devez avoir un œil sur tout pour garder le bon rythme. Mais soyez un peu fou et si ça marche c’est étrange comme on se rend compte que ces moments de folies définiront le style de votre film et si c’est mauvais jetez-les ! Et si vous mettez ces moments les uns après les autres ça représente 30 bouts de 30 jours si vous avez eu 30 jours. Parfois on se rend compte en regardant un film qu’il n’est pas ce qu’il aurait pu être et on est frustré parce que le réalisateur s’est laissé piégé par toutes ces responsabilités que l’on a sur un tournage.

Donc il faut être un peu fou pour être réalisateur ?

Oui, un peu, mais pas complètement ! (Rires)

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