Rencontre avec Jane Campion : mon héroïne

Jane Campion est cette année la présidente du jury des Courts-métrages et l’invité d’honneur de la Quinzaine des réalisateurs qui lui a décerné mercredi soir Le Carosse d’Or en hommage à l’ensemble de sa carrière. Plus tôt dans la journée c’est dans un entretient avec Michel Ciment qu’elle est revenue sur sa vocation et sa carrière traversée de doutes. Une rencontre émouvante et pleine d’humour avec une réalisatrice qui nous confie ses appréhensions face à un monstre de talent Harvey Keitel et son nouvel amour pour le format télévisé avec sa mini série Top of The Lake.  

Mercredi après-midi, après ma grande déception de n’avoir pu qu’apercevoir très furtivement Leonardo DiCaprio, la Quinzaine des réalisateurs m’offre l’opportunité d’assister à un entretien avec une autre de mes idoles, Jane Campion. La réalisatrice néo-zélandaise nous a offert une heure de son temps et a surtout prouvé qu’en plus d’être une réalisatrice de génie,  en réussissant à mettre en forme si élégamment les sentiments humains les plus complexes, elle était une personne d’exception. Avant de nous parler de son amour pour le cinéma, elle nous confie celui pour son pays natal, La Nouvelle-Zélande  et les paysages « sauvages » qui le composent et qui « semblent toujours d’autant plus beau lorsqu’on s’en éloigne », comme elle, exilée en Australie. Comme toutes les histoires d’amour c’est un rapport ambigu qu’elle entretient avec cette terre « du bout du monde » qui l’a vue naître puisqu’une fois l’université terminée « tout le monde doit s’en aller pour découvrir le monde parce qu’on est à son extrémité ». C’est à cet âge qu’elle a découvert l’Italie et le poids de son passé présent dans chaque mur que l’on touche et qui l’a bouleversé «  en Nouvelle-Zélande nous somme un nouveau peuple, notre histoire ne remonte pas à plus de 100 ans, ce qui nous donne beaucoup de liberté. Ce qui n’est pas le cas des européens que le poids du passé au-dessus d’eux peut écraser ». Après des mésaventures en Italie, liées de loin à un trafique de drogue « enfin je ne sais pas exactement mais la police a saisi l’appartement où je vivais avec des colocataires et j’ai dû m’en aller » c’est en Angleterre qu’elle s’installe et qu’elle ressent cette solitude immense et cet appel vers son pays natal et sa famille.

Cette famille d’artistes, avec un père directeur de Théâtre et une mère actrice, à qui elle reprochait la superficialité dans leur rapport à la réalité, elle a d’abord essayé de s’en éloigner en « étudiant la vraie vie » c’est-à-dire en suivant des études d’anthropologie. Mais pourtant cette filiation artistique elle ne pourra y échapper, se formant d’abord au dessin « avant une prise de décision vitale à l’âge de 25 ans, celle de se décider à prendre des risques, à arrêter de rêver au potentiel que j’avais peut-être et m’exposer en voyant ce que j’étais capable de faire si j’essayais le plus fort possible. »  Une fois cette décision prise tout était claire pour Jane Campion qui n’avait qu’une envie « travailler ». Elle s’inscrit alors dans une école de cinéma et commence à réaliser des courts-métrages prenant conscience qu’il « est capital d’avoir des choses à montrer si l’on veut se faire connaître, sinon c’est sans espoir ». Son premier court-métrage portant sur l’histoire d’amour entre deux lits jumeaux perdu et son travail peu apprécié par l’école conservatrice dans laquelle elle  étudiait, c’est très peu sûre de sa réussite et de son talent qu’elle persévère jusqu’à se faire repérer avec son court-métrage Peel qui gagnera la Palme d’Or au festival de Cannes de 1986.

Mais aujourd’hui la réalisatrice envisage ce désamour  initial comme une « chance. Si j’avais été une élève appréciée je n’aurais peut-être pas eu cette liberté de créer ce que je voulais sans me soucier de ce que les autres pouvaient en penser.  Je n’ai pas été écrasé par l’attente des autres, j’ai alors eu plus d’espace de liberté. » Cette liberté qui a déterminé le style de ses films n’ayant pas peur de montrer l’amour à travers la violence des corps dans la Leçon de Piano ou au contraire la cruauté via une extrême délicatesse dans Holy Smoke par exemple. Filmographie hantée par le XIXe siècle qui la fascine, celui de l’apogée du roman représenté par Les Hauts de Hurlevent qu’elle chéri, mais qu’elle « n’oserait pas adapter au cinéma tant sa structure est complexe et serait un matériel parfait pour une série ». Ce sont aussi des personnages de femmes  fortes qui habitent sa filmographie non pas pour « faire un manifeste », mais parce qu’en tant que femme elle est naturellement attirée par les histoires les mettant en scène comme elle l’était étant petite «  lorsqu’un enfant apparaissait sur l’écran ».  Elle s’avoue assez fatiguée que l’on en soit encore aujourd’hui à demander aux femmes réalisatrices « alors vous êtes une femme et vous êtes réalisateur ? » « à combien d’hommes pose-t-on cette question « alors qu’est-ce que ça fait d’être un homme réalisateur ? ». Et lorqu’on l’interroge sur le fait d’être la seule femme à avoir remporté la palme d’or avec La Leçon de Piano, c’est après un long soupir qu’elle dénonce une réalité tellement actuelle qu’elle en est épuisante «  bien-sûr qu’il est plus difficile pour une femme de travailler dans le cinéma, bien-sûr qu’elles sont aussi douées que les hommes, Katheryn Bigelow l’a par exemple prouvé en réalisant une des plus beaux films de l’année dernière et sur un terrain que l’on pourrait considérer masculin. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui c’est d’Abraham Lincoln qui déclare que la moitié des films devraient être réalisés par les femmes. Mais malheureusement nous n’avons pas d’Abraham Lincoln alors tout ce que je peux dire c’est les filles vous êtes douées, vous êtes passionnées et vous travaillez aussi dur que les hommes, alors au travail ! » Et sur le bruit assourdissant des applaudissements qui marquent la fin de l’entretien, un sourire béat d’admiration vient naître sur mes lèvres.

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