Omar- Hany Abu-Assad : « je ne pense pas que le cinéma puisse changer les choses »

En mai dernier le film palestinien Omar est reparti avec le prix du jury Un Certain Regard, au Festival de Cannes. J’avais eu la chance de rencontrer son réalisateur, Hany Abu-Assad, sur la croisette pour lui parler de mon coup de coeur pour son film, à la délicatesse exacerbée.

Vous avez dit avoir eu l’idée d’Omar après qu’un ami vous, ait été approché pour être agent double. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

J’ai rencontré un très bon ami à moi en Hollande et il m’a raconté ce qu’il avait vécu, c’est-à-dire l’histoire d’Omar, enfin en partie seulement. Tous les éléments du film sont véridiques, mais se sont tous passés à des endroits différents, à des personnes différentes. Quand cet ami m’a raconté son histoire j’ai senti que oui, il y a la le matériel pour un bon film. Parce que ça traite de la peur de la perte de confiance en l’autre et quand ça arrive tout devient extrêmement vulnérable, comme l’amour qui devient fragile, l’amitié, la résistance, la société, parce que la confiance est primordiale. J’ai senti que je devais faire un film à propos de ça, une histoire d’amour mise en péril par la perte de confiance, un thriller politique sur une agence secrète qui tente de recruter des gens pour trahir leur propre pays. Je voulais aussi faire un western en fait, je suis aussi très influencé par le film noir, quand une histoire de cette qualité arrive entre vos mains ça vous inspire à faire ce que vous voulez.

Vous avez construit votre film un peu comme un thriller, parce qu’on ne sait jamais de façon certaine si on peut accorder cette confiance dont vous parlez aux personnages. Etait-ce un genre sur lequel vous vouliez vous appuyer ?

Oui et pour plusieurs raisons. Premièrement c’est un genre que j’aime beaucoup, particulièrement le thriller politique. Thriller signifie immédiatement suspens ou la disparition de quelqu’un ou la recherche de d’un meurtrier. Ce que j’aime moi c’est la paranoïa et l’idée qu’elle vienne de force plus grandes, parce que visuellement ça construit les personnages comme des éléments minuscules face à elles. J’ai pensé que si je devais faire une histoire d’amour dans laquelle intervient le thriller politique, je pourrais faire d’une pierre deux coups. J’aime les histoires d’amour tragiques, vous savez comme Casablanca ou Betty Blue, mais j’aime aussi le thriller politique, le western, le film noir, c’est pourquoi j’essaye de jouer avec les genres.

Etait-ce difficile de trouver les acteurs pour jouer dans un film qui soulève des thèmes si difficiles ?

Pas difficile, mais c’était un long processus de recherches, encore et encore ! Mais c’est assez réjouissant à faire, parce que vous commencez vraiment à comprendre ce que signifie votre script lorsqu’il est joué par des acteurs, qui donneront une dimension différente au texte que vous avez écrit. C’est à ce moment là que vous réalisez aussi «ah oui c’est une dimension intéressante » donc le processus de casting devient aussi celui de la réécriture du scénario. Il y a certaines scènes que j’ai réécris de nombreuses fois en voyant les acteurs jouer et révéler ce qui n’allait pas.

Vous abordez le conflit israëlo-palestinien dans Omar. Selon vous le cinéma palestinien devra le représenter tant qu’il existera, parce qu’il influe sur la façon de penser, d’agir, d’aimer des habitants ?

Vous savez quoi, vous avez totalement raison, c’est vrai que le cinéma palestinien le met tout le temps en scène. Je pense que je vais faire un film sans ce conflit politique, parce que nous existons également sans lui. Je pense que nous sommes dans un mouvement d’indépendance de plus en plus, avec ce film nous, les palestiniens, avons essayé de financer tout nous même. C’est vrai, je pense que mon prochain projet sera sûrement dénué d’aspect politique, parce que oui, nous pouvons et nous existons sans le conflit.

Donc il ne faut pas forcément être engagé politiquement pour être un cinéaste palestinien aujourd’hui ?

Non, on peut plutôt parler de posture politique, plus que d’engagement. En tant qu’être humain vous souffrez de l’occupation et vous souhaitez riposter, moi je riposte différemment, mais ça vous donne une dignité, celle de refuser qu’on vous insulte, qu’on vous oppresse. ça vous donne aussi un sentiment d’héroïsme, être un combattant de la liberté vous donne la sensation d’être un héros. Même s’il doit y avoir un prix à payer et il est très cher, beaucoup de gens perdent la vie. Mais c’est nécessaire, parce que sans héroïsme je ne pense pas que l’humanité peut évoluer.

Pensez-vous que le cinéma peut contribuer à faire évoluer les choses, qu’il peut avoir une action sur le monde ?

Non, je ne pense absolument pas que le cinéma peut changer les choses. Le cinéma peut enrichir les gens de nouvelles expériences, sans qu’ils aient pour autant à les vivre réellement, peut aider à leur faire comprendre certaines choses en tant qu’être humain, mais il ne peut pas vraiment agir sur les choses.

Vous avez dit dans une interview que ne pas abandonner le combat était le point commun entre les films du cinéma palestinien. Est-ce que Omar parle de ça aussi, de ne pas abandonner le combat contre l’agresseur ?

Oui, Omar est en fait un amoureux, un garçon totalement normal, mais il se trouve qu’il est aussi un combattant de la liberté. Il aurait pu faire un choix, parce que la vie vous force à le faire, soit mener une vie normale, soit devenir un combattant de la liberté, mais pas les deux. Lui a voulu être les deux, « pourquoi pas ? », et à ce moment où il a fait ce choix, il a déterminé son avenir, parce qu’il sacrifie ce qu’il est, il est un être humain, avec des émotions, et en tant que tel il veut juste être normal. C’est pourquoi c’est un film à propos de personnages au-delà des barrières , ils ne sont pas monolithiques, ils sont multiples et la vie vous force à n’être qu’une seule chose.

Tous les personnages sont doubles en effet, Omar, qui travaille pour les deux camps, le personnage du policier, qui est israëlien et se fait passer pour un palestinien, grâce à son arabe parfait. Vouliez-vous dire que finalement palestiniens et israëliens ne sont que deux faces d’une même pièce ?

Oui, je crois que nous sommes tous des êtres humains, qui sommes forcés par la vie à prendre des positions différentes. Mais nous y perdons tous et je suis certain que si, devant un film comme Intouchables, en France, par exemple, vous asseyez côte à côte deux spectateurs, l’un est palestinien et l’autre est israëlien, politiquement ils peuvent se tuer, mais bien-sûr ils ne le savent pas, ils riraient aux mêmes endroits ensemble, ils pleureraient ensemble et passeraient par les mêmes émotions. Mais nous sommes tous forcés actuellement à prendre des positions différentes. Je pense en effet que c’est ce que je dis dans mes films, je ne le fais pas consciemment, je ne traite pas ces éléments directement, mais ça fait juste partie de qui je suis et c’est pourquoi mes films ressemblent à ça, ils me ressemblent !

Votre film est aussi très drôle, quelle place a l’humour au milieu d’un tel sujet ?

Ah vous l’avez trouvé drôle ?! Tant mieux si vous avez ri ! Je ne pense pas que ce soit crucial, mais il ya beaucoup de comptes rendus d’expériences, comme l’holocauste par exemple, dont les survivants témoignent qu’ils n’auraient pas pu survivre sans l’humour. Même dans ce situations tragiques on peut trouver la place pour être amusant, rire, se divertir. C’est vrai que le rire joue un grand rôle dans notre survie en tant qu’êtres humains, et une fois de plus ça témoigne de qui je suis. J’aime faire des blagues dans des situations compliquées, c’est moi aussi !

J’ai vraiment aimé la façon que vous avez de prendre votre temps dans la mise en place de l’histoire d’amour. Est-ce aussi une façon d’aller à contre courant de la tendance actuelle du cinéma qui multiplie les scènes de sexe, en montrant qu’un simple baiser peut être la chose la plus érotique du monde ?

Ah vous avez trouvé ça érotique ? Parce que je l’ai pensé exactement comme ça. Je pense que vous avez raison il y a une inflation des scènes d’amour dans le cinéma et maintenant avec la pornographie il n’y a plus aucune place pour l’imagination, ça devient juste du porno hardcore et même dans des longs-métrages destinés au grands publique. S’en est à un point que ça n’est même plus érotique. J’ai vraiment senti que si je filmais un amour innocent, fragile, secret, le baiser serait le point culminant et je trouve ça tellement érotique. N’importe quelle autre scène de sexe aurait tué l’imagination des spectateurs et on a déjà vu ça tellement de fois. Les scènes d’échange de leurs lettres sont d’ailleurs pensées dans la même optique. Je n’ai pas montré leurs contenus, j’ai juste laissé les personnages dire parfois, « c’était drôle » ou « c’était triste », j’ai pensé que l’amour est un secret entre deux personnes et doit rester entre elles. Ce qui fait que le spectateur s’identifie, parce qu’il reconnait ce secret qu’il partage avec celui ou celle qu’il aime. Mais si vous commencez à tout révéler, cette histoire devient banale.

Omar est une des premières productions palestiniennes, quels challenges avez-vous dû affronter pour faire le film ?

En fait ce n’est pas le premier à être totalement financé par l’industrie cinématographique palestinienne. Annemarie Jacir a fait avant un film qui s’intitule When I saw you, c’est une cinéaste palestinienne très talentueuse. Son filma été presque entièrement financé par la Palestine, et elle a aussi utilisé cet argument pour vendre son film « Nous sommes le premier film entièrement palestinien ! » mais personne n’y avait vraiment fait attention et aujourd’hui nous l’utilisons nous-mêmes et elle m’a appelé pour me dire «hey non ce n’est pas vrai ! » (Rires). C’est juste une façon de vendre notre film et si ça peut fonctionner, pourquoi pas ?! Je suis très heureux bien-sûr que le film ait été financé par l’industrie cinématographique palestinienne, parce que c’est un pas vers l’indépendance.

Quel message envoie la sélection officielle au festival de Cannes, au reste du monde ?

Non, je n’aime pas envoyer de message. Je pense sincèrement que les films sont des expériences, non des messages. Je serais satisfait si les gens envisageaient mon film comme un voyage qu’ils entreprennent et qui les ouvrent à d’autres choses. Vraiment j’apprécie la sélection officielle, mais je n’envoie pas de messages ou seulement par la poste ou par emails !

Vous avez aussi une culture hollandaise, pensez-vous tourner un jour aux Pays-Bas ?

Oui j’aimerais beaucoup. Je dois beaucoup à la Hollande, grâce à eux j’ai pu grandir, évoluer dans chacun des aspects qui me composent et quelques fois je ressens que je devrais le faire comme une façon de dire merci aux habitants et à la culture du pays. Oui je le ferai probablement, pour dire « Merci la Hollande ! »

Quelle est la chose principale que vous voudriez que le spectateur retienne à la fin du film ?

Vous, que retenez-vous ?

Que le contexte politique influe sur la façon de vivre, d’aimer, de penser, d’être, des gens qui le vivent.

Oui c’est difficile en effet. Mais non ce n’est pas la chose principale que je voulais transmettre, je pense que la situation palestinienne est juste une décoration. Je suis intimement persuadé que si l’on montrait Omar dans 20 ans, et que le conflit a disparu, on pourrait toujours le comprendre. Il traite d’émotions humaines et pas particulièrement d’une situation politique. La scène que je préfère est celle de la fin, lorsque qu’Omar est assis avec Nadia et réalise qu’elle n’était pas enceinte. Aucun mot n’est dit, seuls leurs visages expriment ce qu’ils ont perdu et en même temps qu’ils peuvent retrouver confiance l’un dans l’autre. Parce que au début cette confiance entre eux existait et les paroles des autres ont semé le doute. Comme lorsqu’il lui demande « Est-ce que tu m’aimes, parce qu’on m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre » et elle ne lui répond pas franchement, elle se cache derrière une blague « Ah tu veux dire Brad Pitt ! ». Tous les deux ne sont pas prêts à se mettre nus émotionnellement et à la fin ils le sont complètement et peuvent se faire confiance, mais c’est trop tard. Je trouve que c’est une scène tellement triste, je l’aime beaucoup.

Mais l’histoire d’amour n’aurait pas été ce qu’elle est sans le contexte politique, sans ce combat contre l’agresseur ?

Prenons Roméo et Juliette, l’obstacle à leur amour est deux familles opposées, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, il s’agit de l’histoire d’amour et c’est à ça qu’on s’intéresse. Eux aussi se faisaient confiance au mauvais moment et le vrai obstacle n’était pas les deux familles, mais le questionnement de la confiance en l’autre et le conflit entre les familles était en quelque sorte une concrétisation de leurs conflits intérieurs.

Donc ça aurait pu avoir lieu ailleurs ?

Exactement.

Sur quoi travaillez-vous maintenant ?

C’est un secret !

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Omar ou comment aimer en temps de guerre

Omar, seul film palestinien sélectionné pour Un certain regard, porte un regard sur le conflit israëlo-palestinien à travers l’itinéraire d’un jeune homme qui, sans lui, pourrait être comme tous les autres. Mais le conflit décidera de son histoire d’amour, qui sans qu’un mot soit dit, se brisera en même temps  que notre cœur.

Omar, le dernier film d’Hany Abu-Assad,  fait parler de lui pour être un des premiers films à être 100% produit par l’industrie du cinéma palestinienne. Il prouve alors qu’il existe aussi là-bas un cinéma engagé bien-sûr, mais pas que, exigeant aussi dans la mise en scène, dans les dialogues et les scènes d’action ici. Hany Abu-Assad a voulu construire son film comme un western, deux forces s’affrontent, les occupants (israëliens) et les résistants (plestiniens). Omar a décidé d’arrêter d’être un simple observateur pour avoir une action sur son futur bonheur, qui ne pourra être qu’une fois son pays libéré.

Il aurait pu être un jeune homme comme les autres, aimer, penser comme tous les garçons de son âge, oui mais l’occupation ennemie complique tout : les sentiments, les relations avec ses amis. Les situations les plus banales, comme aller leur rendre visite, se transforment en épreuve de force dans lesquelles on risque sa vie. C’est ce que le réalisateur veut montrer; que le contexte politique détermine les relations entre les êtres. Tant que l’occupant sera là les personnages ne seront libres, ni de leur pensée, ni de leur sentiments, ni de leur identité. L’histoire d’amour entre Omar et Nadia aurait été différente si elle était née ailleurs, mais elle ne pourra aboutir dans cette société où le soupçon est constant, sur l’étranger bien-sûr, mais également sur l’autre que l’on considère comme un frère. Hany Abu-Assad distille le soupçon partout, dans sa mise en scène, en nous cachant certains éléments et dans son propos, chaque personnage est soupçonnable.

Le réalisateur montre, avec une infinie intelligence, comment l’amour de deux êtres liés par la confiance, peut être perverti par le contexte aussi bien social que politique. Il passe à côté du danger du manichéisme qui menace son propos. Aucun personnage n’est monolithique, tous sont doubles : Omar qui travaillera pour les deux camps, le personnage du policier israëlien, qui se fait passer pour un palestinien grâce à son arabe parfait ou encore celui de Nadia que l’on n’arrive à saisir qu’à la toute fin. Un soupçon entretenu jusqu’au dénouement final, d’autant plus fort qu’il se passe de mots et est porté par le seul jeu des acteurs, surtout de celui d’Adam Bakri, alias Omar, au charisme fou. Ainsi Hany Abu-Assad prouve qu’il fait partie de ces cinéastes qui préfèrent montrer plutôt que dire, de ceux qui construisent alors les sentiments les plus forts.

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