Omar- Hany Abu-Assad : « je ne pense pas que le cinéma puisse changer les choses »

En mai dernier le film palestinien Omar est reparti avec le prix du jury Un Certain Regard, au Festival de Cannes. J’avais eu la chance de rencontrer son réalisateur, Hany Abu-Assad, sur la croisette pour lui parler de mon coup de coeur pour son film, à la délicatesse exacerbée.

Vous avez dit avoir eu l’idée d’Omar après qu’un ami vous, ait été approché pour être agent double. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

J’ai rencontré un très bon ami à moi en Hollande et il m’a raconté ce qu’il avait vécu, c’est-à-dire l’histoire d’Omar, enfin en partie seulement. Tous les éléments du film sont véridiques, mais se sont tous passés à des endroits différents, à des personnes différentes. Quand cet ami m’a raconté son histoire j’ai senti que oui, il y a la le matériel pour un bon film. Parce que ça traite de la peur de la perte de confiance en l’autre et quand ça arrive tout devient extrêmement vulnérable, comme l’amour qui devient fragile, l’amitié, la résistance, la société, parce que la confiance est primordiale. J’ai senti que je devais faire un film à propos de ça, une histoire d’amour mise en péril par la perte de confiance, un thriller politique sur une agence secrète qui tente de recruter des gens pour trahir leur propre pays. Je voulais aussi faire un western en fait, je suis aussi très influencé par le film noir, quand une histoire de cette qualité arrive entre vos mains ça vous inspire à faire ce que vous voulez.

Vous avez construit votre film un peu comme un thriller, parce qu’on ne sait jamais de façon certaine si on peut accorder cette confiance dont vous parlez aux personnages. Etait-ce un genre sur lequel vous vouliez vous appuyer ?

Oui et pour plusieurs raisons. Premièrement c’est un genre que j’aime beaucoup, particulièrement le thriller politique. Thriller signifie immédiatement suspens ou la disparition de quelqu’un ou la recherche de d’un meurtrier. Ce que j’aime moi c’est la paranoïa et l’idée qu’elle vienne de force plus grandes, parce que visuellement ça construit les personnages comme des éléments minuscules face à elles. J’ai pensé que si je devais faire une histoire d’amour dans laquelle intervient le thriller politique, je pourrais faire d’une pierre deux coups. J’aime les histoires d’amour tragiques, vous savez comme Casablanca ou Betty Blue, mais j’aime aussi le thriller politique, le western, le film noir, c’est pourquoi j’essaye de jouer avec les genres.

Etait-ce difficile de trouver les acteurs pour jouer dans un film qui soulève des thèmes si difficiles ?

Pas difficile, mais c’était un long processus de recherches, encore et encore ! Mais c’est assez réjouissant à faire, parce que vous commencez vraiment à comprendre ce que signifie votre script lorsqu’il est joué par des acteurs, qui donneront une dimension différente au texte que vous avez écrit. C’est à ce moment là que vous réalisez aussi «ah oui c’est une dimension intéressante » donc le processus de casting devient aussi celui de la réécriture du scénario. Il y a certaines scènes que j’ai réécris de nombreuses fois en voyant les acteurs jouer et révéler ce qui n’allait pas.

Vous abordez le conflit israëlo-palestinien dans Omar. Selon vous le cinéma palestinien devra le représenter tant qu’il existera, parce qu’il influe sur la façon de penser, d’agir, d’aimer des habitants ?

Vous savez quoi, vous avez totalement raison, c’est vrai que le cinéma palestinien le met tout le temps en scène. Je pense que je vais faire un film sans ce conflit politique, parce que nous existons également sans lui. Je pense que nous sommes dans un mouvement d’indépendance de plus en plus, avec ce film nous, les palestiniens, avons essayé de financer tout nous même. C’est vrai, je pense que mon prochain projet sera sûrement dénué d’aspect politique, parce que oui, nous pouvons et nous existons sans le conflit.

Donc il ne faut pas forcément être engagé politiquement pour être un cinéaste palestinien aujourd’hui ?

Non, on peut plutôt parler de posture politique, plus que d’engagement. En tant qu’être humain vous souffrez de l’occupation et vous souhaitez riposter, moi je riposte différemment, mais ça vous donne une dignité, celle de refuser qu’on vous insulte, qu’on vous oppresse. ça vous donne aussi un sentiment d’héroïsme, être un combattant de la liberté vous donne la sensation d’être un héros. Même s’il doit y avoir un prix à payer et il est très cher, beaucoup de gens perdent la vie. Mais c’est nécessaire, parce que sans héroïsme je ne pense pas que l’humanité peut évoluer.

Pensez-vous que le cinéma peut contribuer à faire évoluer les choses, qu’il peut avoir une action sur le monde ?

Non, je ne pense absolument pas que le cinéma peut changer les choses. Le cinéma peut enrichir les gens de nouvelles expériences, sans qu’ils aient pour autant à les vivre réellement, peut aider à leur faire comprendre certaines choses en tant qu’être humain, mais il ne peut pas vraiment agir sur les choses.

Vous avez dit dans une interview que ne pas abandonner le combat était le point commun entre les films du cinéma palestinien. Est-ce que Omar parle de ça aussi, de ne pas abandonner le combat contre l’agresseur ?

Oui, Omar est en fait un amoureux, un garçon totalement normal, mais il se trouve qu’il est aussi un combattant de la liberté. Il aurait pu faire un choix, parce que la vie vous force à le faire, soit mener une vie normale, soit devenir un combattant de la liberté, mais pas les deux. Lui a voulu être les deux, « pourquoi pas ? », et à ce moment où il a fait ce choix, il a déterminé son avenir, parce qu’il sacrifie ce qu’il est, il est un être humain, avec des émotions, et en tant que tel il veut juste être normal. C’est pourquoi c’est un film à propos de personnages au-delà des barrières , ils ne sont pas monolithiques, ils sont multiples et la vie vous force à n’être qu’une seule chose.

Tous les personnages sont doubles en effet, Omar, qui travaille pour les deux camps, le personnage du policier, qui est israëlien et se fait passer pour un palestinien, grâce à son arabe parfait. Vouliez-vous dire que finalement palestiniens et israëliens ne sont que deux faces d’une même pièce ?

Oui, je crois que nous sommes tous des êtres humains, qui sommes forcés par la vie à prendre des positions différentes. Mais nous y perdons tous et je suis certain que si, devant un film comme Intouchables, en France, par exemple, vous asseyez côte à côte deux spectateurs, l’un est palestinien et l’autre est israëlien, politiquement ils peuvent se tuer, mais bien-sûr ils ne le savent pas, ils riraient aux mêmes endroits ensemble, ils pleureraient ensemble et passeraient par les mêmes émotions. Mais nous sommes tous forcés actuellement à prendre des positions différentes. Je pense en effet que c’est ce que je dis dans mes films, je ne le fais pas consciemment, je ne traite pas ces éléments directement, mais ça fait juste partie de qui je suis et c’est pourquoi mes films ressemblent à ça, ils me ressemblent !

Votre film est aussi très drôle, quelle place a l’humour au milieu d’un tel sujet ?

Ah vous l’avez trouvé drôle ?! Tant mieux si vous avez ri ! Je ne pense pas que ce soit crucial, mais il ya beaucoup de comptes rendus d’expériences, comme l’holocauste par exemple, dont les survivants témoignent qu’ils n’auraient pas pu survivre sans l’humour. Même dans ce situations tragiques on peut trouver la place pour être amusant, rire, se divertir. C’est vrai que le rire joue un grand rôle dans notre survie en tant qu’êtres humains, et une fois de plus ça témoigne de qui je suis. J’aime faire des blagues dans des situations compliquées, c’est moi aussi !

J’ai vraiment aimé la façon que vous avez de prendre votre temps dans la mise en place de l’histoire d’amour. Est-ce aussi une façon d’aller à contre courant de la tendance actuelle du cinéma qui multiplie les scènes de sexe, en montrant qu’un simple baiser peut être la chose la plus érotique du monde ?

Ah vous avez trouvé ça érotique ? Parce que je l’ai pensé exactement comme ça. Je pense que vous avez raison il y a une inflation des scènes d’amour dans le cinéma et maintenant avec la pornographie il n’y a plus aucune place pour l’imagination, ça devient juste du porno hardcore et même dans des longs-métrages destinés au grands publique. S’en est à un point que ça n’est même plus érotique. J’ai vraiment senti que si je filmais un amour innocent, fragile, secret, le baiser serait le point culminant et je trouve ça tellement érotique. N’importe quelle autre scène de sexe aurait tué l’imagination des spectateurs et on a déjà vu ça tellement de fois. Les scènes d’échange de leurs lettres sont d’ailleurs pensées dans la même optique. Je n’ai pas montré leurs contenus, j’ai juste laissé les personnages dire parfois, « c’était drôle » ou « c’était triste », j’ai pensé que l’amour est un secret entre deux personnes et doit rester entre elles. Ce qui fait que le spectateur s’identifie, parce qu’il reconnait ce secret qu’il partage avec celui ou celle qu’il aime. Mais si vous commencez à tout révéler, cette histoire devient banale.

Omar est une des premières productions palestiniennes, quels challenges avez-vous dû affronter pour faire le film ?

En fait ce n’est pas le premier à être totalement financé par l’industrie cinématographique palestinienne. Annemarie Jacir a fait avant un film qui s’intitule When I saw you, c’est une cinéaste palestinienne très talentueuse. Son filma été presque entièrement financé par la Palestine, et elle a aussi utilisé cet argument pour vendre son film « Nous sommes le premier film entièrement palestinien ! » mais personne n’y avait vraiment fait attention et aujourd’hui nous l’utilisons nous-mêmes et elle m’a appelé pour me dire «hey non ce n’est pas vrai ! » (Rires). C’est juste une façon de vendre notre film et si ça peut fonctionner, pourquoi pas ?! Je suis très heureux bien-sûr que le film ait été financé par l’industrie cinématographique palestinienne, parce que c’est un pas vers l’indépendance.

Quel message envoie la sélection officielle au festival de Cannes, au reste du monde ?

Non, je n’aime pas envoyer de message. Je pense sincèrement que les films sont des expériences, non des messages. Je serais satisfait si les gens envisageaient mon film comme un voyage qu’ils entreprennent et qui les ouvrent à d’autres choses. Vraiment j’apprécie la sélection officielle, mais je n’envoie pas de messages ou seulement par la poste ou par emails !

Vous avez aussi une culture hollandaise, pensez-vous tourner un jour aux Pays-Bas ?

Oui j’aimerais beaucoup. Je dois beaucoup à la Hollande, grâce à eux j’ai pu grandir, évoluer dans chacun des aspects qui me composent et quelques fois je ressens que je devrais le faire comme une façon de dire merci aux habitants et à la culture du pays. Oui je le ferai probablement, pour dire « Merci la Hollande ! »

Quelle est la chose principale que vous voudriez que le spectateur retienne à la fin du film ?

Vous, que retenez-vous ?

Que le contexte politique influe sur la façon de vivre, d’aimer, de penser, d’être, des gens qui le vivent.

Oui c’est difficile en effet. Mais non ce n’est pas la chose principale que je voulais transmettre, je pense que la situation palestinienne est juste une décoration. Je suis intimement persuadé que si l’on montrait Omar dans 20 ans, et que le conflit a disparu, on pourrait toujours le comprendre. Il traite d’émotions humaines et pas particulièrement d’une situation politique. La scène que je préfère est celle de la fin, lorsque qu’Omar est assis avec Nadia et réalise qu’elle n’était pas enceinte. Aucun mot n’est dit, seuls leurs visages expriment ce qu’ils ont perdu et en même temps qu’ils peuvent retrouver confiance l’un dans l’autre. Parce que au début cette confiance entre eux existait et les paroles des autres ont semé le doute. Comme lorsqu’il lui demande « Est-ce que tu m’aimes, parce qu’on m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre » et elle ne lui répond pas franchement, elle se cache derrière une blague « Ah tu veux dire Brad Pitt ! ». Tous les deux ne sont pas prêts à se mettre nus émotionnellement et à la fin ils le sont complètement et peuvent se faire confiance, mais c’est trop tard. Je trouve que c’est une scène tellement triste, je l’aime beaucoup.

Mais l’histoire d’amour n’aurait pas été ce qu’elle est sans le contexte politique, sans ce combat contre l’agresseur ?

Prenons Roméo et Juliette, l’obstacle à leur amour est deux familles opposées, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, il s’agit de l’histoire d’amour et c’est à ça qu’on s’intéresse. Eux aussi se faisaient confiance au mauvais moment et le vrai obstacle n’était pas les deux familles, mais le questionnement de la confiance en l’autre et le conflit entre les familles était en quelque sorte une concrétisation de leurs conflits intérieurs.

Donc ça aurait pu avoir lieu ailleurs ?

Exactement.

Sur quoi travaillez-vous maintenant ?

C’est un secret !

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Omar ou comment aimer en temps de guerre

Omar, seul film palestinien sélectionné pour Un certain regard, porte un regard sur le conflit israëlo-palestinien à travers l’itinéraire d’un jeune homme qui, sans lui, pourrait être comme tous les autres. Mais le conflit décidera de son histoire d’amour, qui sans qu’un mot soit dit, se brisera en même temps  que notre cœur.

Omar, le dernier film d’Hany Abu-Assad,  fait parler de lui pour être un des premiers films à être 100% produit par l’industrie du cinéma palestinienne. Il prouve alors qu’il existe aussi là-bas un cinéma engagé bien-sûr, mais pas que, exigeant aussi dans la mise en scène, dans les dialogues et les scènes d’action ici. Hany Abu-Assad a voulu construire son film comme un western, deux forces s’affrontent, les occupants (israëliens) et les résistants (plestiniens). Omar a décidé d’arrêter d’être un simple observateur pour avoir une action sur son futur bonheur, qui ne pourra être qu’une fois son pays libéré.

Il aurait pu être un jeune homme comme les autres, aimer, penser comme tous les garçons de son âge, oui mais l’occupation ennemie complique tout : les sentiments, les relations avec ses amis. Les situations les plus banales, comme aller leur rendre visite, se transforment en épreuve de force dans lesquelles on risque sa vie. C’est ce que le réalisateur veut montrer; que le contexte politique détermine les relations entre les êtres. Tant que l’occupant sera là les personnages ne seront libres, ni de leur pensée, ni de leur sentiments, ni de leur identité. L’histoire d’amour entre Omar et Nadia aurait été différente si elle était née ailleurs, mais elle ne pourra aboutir dans cette société où le soupçon est constant, sur l’étranger bien-sûr, mais également sur l’autre que l’on considère comme un frère. Hany Abu-Assad distille le soupçon partout, dans sa mise en scène, en nous cachant certains éléments et dans son propos, chaque personnage est soupçonnable.

Le réalisateur montre, avec une infinie intelligence, comment l’amour de deux êtres liés par la confiance, peut être perverti par le contexte aussi bien social que politique. Il passe à côté du danger du manichéisme qui menace son propos. Aucun personnage n’est monolithique, tous sont doubles : Omar qui travaillera pour les deux camps, le personnage du policier israëlien, qui se fait passer pour un palestinien grâce à son arabe parfait ou encore celui de Nadia que l’on n’arrive à saisir qu’à la toute fin. Un soupçon entretenu jusqu’au dénouement final, d’autant plus fort qu’il se passe de mots et est porté par le seul jeu des acteurs, surtout de celui d’Adam Bakri, alias Omar, au charisme fou. Ainsi Hany Abu-Assad prouve qu’il fait partie de ces cinéastes qui préfèrent montrer plutôt que dire, de ceux qui construisent alors les sentiments les plus forts.

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As I lay Dying : l’agonie de James Franco

James Franco est une sorte de génie moderne qui en plus de sa carrière d’acteur, étudie la peinture à la California State Summer School for the Arts (CSSSA) et se fait même exposer en 2006  et passe un doctorat d’Anglais à l’université de Yale. C’est dans la peau de réalisateur qu’il est présent cette année à Cannes en sélection officielle, avec As I Lay Dying, adaptation d’un roman de William Faulkner. S’il prouve qu’il a en effet un vrai regard, il accable son spectateur avec une forme et une intrigue trop austère pour séduire.

James Franco n’en n’est pas à son premier coup d’essai derrière la caméra,  il jouit déjà d’une filmographie composée de plusieurs courts-métrages, documentaires et longs-métrages, tous assez confidentiels, même si son The Clerk’s Tales avait été sélectionné à la Semaine de la critique en 2010. Il fait grand bruit cette année avec son As I Lay Dying, adaptation du roman de William Faulkner, présentée en sélection officielle, dans la catégorie Un certain regard. D’œil, James Franco n’en manque pas et il nous le prouve dans son film à la mise en forme très étudiée et originale.

Composé en majorité de Split Screen, le long-métrage multiplie les angles de vue sur une même scène, essayant ainsi d’en saisir tous les aspects, les enjeux et donnant au spectateur toutes les clés pour s’approprier le récit qui se déroule devant ses yeux. Ce procédé souvent galvaudé et maladroit prend ici un véritable sens, puisqu’avec lui, James Franco peut mettre l’accent sur les mots, en les isolant de l’action. Un procédé parfait alors pour rendre à l’écran ces longs monologues intérieurs qui faisaient la caractéristique du style de Faulkner : les paroles raisonnent d’un côté de l’écran en même temps que, de l’autre, la caméra se rapproche des visages, des mains ou du décor rurale dans lequel l’écrivain plantait ses intrigues.

Si la forme est intelligente et étudiée, elle contribue à construire un ensemble assez austère qui alourdit le fond déjà pesant. La description de cette famille de paysans rongée par la haine, les soupçons, le vice ou encore le manque de savoir est d’une secheresse telle qu’elle empêche l’émotion. L’ambiance crée par l’image et le son s’abat comme une chape de  plomb sur le spectateur qui se sent comme pris au piège, avec une seule certitude, celle d’avoir compris le titre donné au livre et donc au film ; tandis que j’agonise.

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Juno Temple est Magic Magic

Sebastiàn Silva s’essaye au film d’horreur avec son Magic Magic. Un film en forme d’expérience mystique qui explore les thèmes classiques du genre en instaurant une atmosphère pesante, portée par une bande son efficace.

Magic Magic est un des films passés par Sundance sur lequel  le festival de Cannes a, cette année, jeté son dévolu. Après la déception Fruitvale à Un certain regard et le mitigé Les Amants du Texas à la semaine de la critique, c’est au tour de la quinzaine de nous envoûter avec le film de Sebastiàn Silva. D’origine chilienne le réalisateur a fait preuve jusque là d’une grande rigueur et d’intelligence dans son travail, parmi lesquels on peut compter La Nana ou encore Les Vieux Chats. Ici il s’essaye à l’exercice de genre, en réalisant un film d’horreur, à l’ambiance pesante et paranoïaque.

L’action tourne autour du personnage archétypal du film d’horreur, la jeune fille innocente, interprétée par Juno Temple, autour de laquelle seront développés les thèmes tout aussi indispensables au genre : les frustrations sexuelles, la peur du passage à l’âge adulte et des responsabilités ou encore l’obsession de la mort. Longuement représentés dans le film, à travers un symbolisme redondant employant le plus souvent des animaux, soit morts, soit agressifs, ces thèmes vont presque jusqu’à l’indigestion. L’essentiel du long-métrage ne se trouve pas vraiment là, mais dans cette atmosphère que le réalisateur installe dès son premier plan découpant les personnages en deux, ne les filmant qu’à partir de la taille jusqu’aux pieds.

Le message est passé ; les protagonistes du récit seront toujours doubles aux yeux du spectateur qui ne saura jamais vraiment qui croire et à qui se fier. Alicia, premier visage à nous être dévoilé, est  tour à tour victime et bourreaux. Victime d’une force supérieure qui lui fait craindre les autres et les éléments naturels qui l’entourent, aussi bien  sa propre cousine que cette nature chilienne dans laquelle elle se trouve. Le doute est semé : s’imagine-t-elle ce qui lui arrive, victime d’une paranoïa schizophrénique ou est-elle vraiment la proie d’une force supérieure, presque surnaturelle ? Sebastiàn Silva s’amuse avec ce soupçon qu’il dissémine dans une scène d’hypnose, dans la présence de la culture Mapouche, traversée par un grand mysticisme et surtout dans son final ouvert, qui ne nous donnera jamais la réponse nous laissera le choix entre logique et imaginaire.

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Fruitvale Station : mélo quand tu nous tiens

Ryan Coogler est nommé dans la sélection Un Certain Regard pour son film Fruitvale Station, hommage à Oscar Grant, abattu sans aucune raison par un membre des forces de l’ordre. Une trop grande empathie pour son sujet fait assurément souffrir le film qui devient plus une accumulation de scènes mélos qu’une analyse pure de la situation. Dommage.

Fruitvale Station était précédé par sa réputation grâce à sa victoire au festival américain du cinéma indépendant de Sundance et à son étiquette « adapté de faits réels ». Ces faits remontent à la nuit du 1er janvier 2009, lors de laquelle Oscar Grant, âgé de 22 ans, a été abattu dans le dos, par un policier, qui aurait confondu son arme et son taser. Fruitvale Station c’est le nom de ce lieu au sein duquel le drame s’est joué, celui alors que Ryan Coogler a décidé de donner à son film. Pour son premier long-métrage le jeune réalisateur de 22 ans s’empare d’un matériel au grand potentiel tragique, cadeau qui peut très vite se révéler empoisonné, si on ne le manie pas avec précaution. Si, comme c’est le cas ici, on se laisse facilement piéger par la dimension dramatique sans pendre la distance qui servirait à un développement plus pertinent.

Ryan Coogler se laisse dévorer tout cru par le mélo et le sentimentalisme. En faisant de la victime le guide du spectateur (le récit est vu à travers ses yeux uniquement), il enlève ainsi à ce dernier la possibilité de prendre de la distance par rapport aux actions et aux sentiments d’Oscar. Le spectateur se sent piégé dans le jeu de l’émotion et de l’empathie automatique. Seuls les plus avertis s’apercevront du petit jeu du réalisateur et prendront la distance nécessaire pour se rendre compte de la description ridiculeusement positive du personnage d’Oscar. D’accord il a fait de la prison pour avoir dealé de la drogue, mais le jour même du drame il avait décidé de tout arrêter et de recommencer à zéro. D’accord il a trompé la mère de sa fille, mais ce n’était qu’une seule fois et il n’aime qu’elle. D’accord il s’est fait virer de son boulot parce qu’il n’en foutait pas une, mais il veut récupérer sa place parce qu’il est tellement doué dans le contacte avec les clients. D’un dealer ayant purgé une peine de prison, d’un compagnon infidèle et d’un père absent, Coogler fait une figure quasi-christique.

Aucun des actes répréhensibles desquels il est pourtant accusé dans le film ne nous est montré, à la place nos yeux et donc notre esprit, n’ont le droit qu’à des séquences d’émotion ampoulées montrant Oscar Grant en train de jouer avec sa fille, de préparer une fête d’anniversaire à sa mère,  de prêter 300 dollars à sa soeur et cerise sur le gâteau, de tenter de sauver un chien qu’un chauffard vient de renverser. Comme pour appuyer l’injustice dont il a été victime, Coogler penche vers le trop positif oubliant les nuances. En voulant à tout prix l’ériger en martyre, ce qu’il est déjà sans aucun doute, le réalisateur passe à côté du sujet en étant incapable de le transcender et noie ainsi son film dans un océan de bonnes intentions. Des bonnes intentions ce dernier n’en manque pas et frappe fort avec ses scènes d’ouverture et de clôture qui démontrent que décidément l’horreur de la réalité dépasse souvent la fiction, mais ne va jamais plus loin que ça.

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The Bling Ring : un Coppola sympa!

Sofia Coppola ouvrira ce soir la compétition Un Certain Regard  du 66e festival de Cannes, avec The Bling Ring. Un film qui entre, tout logiquement, dans la continuité de sa filmographie, sur des adolescentes perdues, des sacs Chanel, des escarpins Louboutin sur une musique rock et éléctro. Un beau, frais, Coppola avec une Emma Watson juste. Qui l’eût cru ?

« C’est en faisant n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ». Cette déclaration pourrait servir d’adage à la bande de lycéennes décrites par Sofia Coppola dans son film très attendu, The Bling Ring. Membres d’une génération qui a érigé les filles de et autres filles de rien au rang d’idoles, Paris Hilton en tête, le petit groupe se prend à devenir lui aussi n’importe qui, en faisant n’importe quoi, c’est-à-dire  cambrioler les maisons de ces stars éphémères. Puisqu’elles n’existent que par ce qu’elles possèdent le gang en prendra une part pour exister à son tour.

Bling Ring résonne comme un ôde à la vacuité de cette jeunesse hollywoodienne , déjà écorchée dans le précédent film de la réalisatrice Somewhere qui montrait la superficialité de la ville américaine. Sofia Coppola s’en donne alors à cœur joie en passant en revue le butin des jeunes femmes, sacs Birkin, bijoux en tous genres et chaussures Louboutin, sur fond d’une bande son rock éléctro, qui sait toujours faire son petit effet chez la cinéaste, et nous rappelle au bon souvenir de sa Marie-Antoinette, mais également de toute sa filmographie. Il apparaît en effet d’une logique implacable qu’elle ait adapté cet article paru dans Vanity Fair sous le titre « Les suspects portaient des Louboutin » relatant les vols commis par une bande d’adolescentes majoritairement (Cinq filles et un garçon). On se souvient immédiatement de Virgin Suicide et de sa dissection subtile des malaises adolescents que l’on retrouve ici, comme le poids des parents abusifs pour Nickie, celui de parents inexistants au contraire pour Sam et Becca ou encore l’exclusion pour Marc.

Mais comme dans Virgin Suicide, Sofia Coppola ne cherche ni à comprendre, ni à expliquer, mais montre simplement, neutralement et renforce ainsi le malaise d’une telle légèreté face à des actes dont la gravité s’abat comme une chape de plomb à la fin du film, avant de terminer sur une confirmation de ce vide abyssale. Les personnages superficiels au possible, qu’Emma Watson, loin d’être le personnage principal, interprète mieux qu’elle n’a jamais interprété aucun rôle, sont si stéréotypés que si la mention « inspiré d’une histoire vraie » n’était pas présente, on douterait de leur vraisemblance. Malheureusement ils le sont bien, réels, produits de leur époque qui  développe une fascination perverse pour les stars de rien, comme on finit presque par le faire au fur et à mesure du film si rythmé, si fun, si cool, qu’on en oublie la vraie vie, comme ça d’un seul coup.

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