Omar- Hany Abu-Assad : « je ne pense pas que le cinéma puisse changer les choses »

En mai dernier le film palestinien Omar est reparti avec le prix du jury Un Certain Regard, au Festival de Cannes. J’avais eu la chance de rencontrer son réalisateur, Hany Abu-Assad, sur la croisette pour lui parler de mon coup de coeur pour son film, à la délicatesse exacerbée.

Vous avez dit avoir eu l’idée d’Omar après qu’un ami vous, ait été approché pour être agent double. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

J’ai rencontré un très bon ami à moi en Hollande et il m’a raconté ce qu’il avait vécu, c’est-à-dire l’histoire d’Omar, enfin en partie seulement. Tous les éléments du film sont véridiques, mais se sont tous passés à des endroits différents, à des personnes différentes. Quand cet ami m’a raconté son histoire j’ai senti que oui, il y a la le matériel pour un bon film. Parce que ça traite de la peur de la perte de confiance en l’autre et quand ça arrive tout devient extrêmement vulnérable, comme l’amour qui devient fragile, l’amitié, la résistance, la société, parce que la confiance est primordiale. J’ai senti que je devais faire un film à propos de ça, une histoire d’amour mise en péril par la perte de confiance, un thriller politique sur une agence secrète qui tente de recruter des gens pour trahir leur propre pays. Je voulais aussi faire un western en fait, je suis aussi très influencé par le film noir, quand une histoire de cette qualité arrive entre vos mains ça vous inspire à faire ce que vous voulez.

Vous avez construit votre film un peu comme un thriller, parce qu’on ne sait jamais de façon certaine si on peut accorder cette confiance dont vous parlez aux personnages. Etait-ce un genre sur lequel vous vouliez vous appuyer ?

Oui et pour plusieurs raisons. Premièrement c’est un genre que j’aime beaucoup, particulièrement le thriller politique. Thriller signifie immédiatement suspens ou la disparition de quelqu’un ou la recherche de d’un meurtrier. Ce que j’aime moi c’est la paranoïa et l’idée qu’elle vienne de force plus grandes, parce que visuellement ça construit les personnages comme des éléments minuscules face à elles. J’ai pensé que si je devais faire une histoire d’amour dans laquelle intervient le thriller politique, je pourrais faire d’une pierre deux coups. J’aime les histoires d’amour tragiques, vous savez comme Casablanca ou Betty Blue, mais j’aime aussi le thriller politique, le western, le film noir, c’est pourquoi j’essaye de jouer avec les genres.

Etait-ce difficile de trouver les acteurs pour jouer dans un film qui soulève des thèmes si difficiles ?

Pas difficile, mais c’était un long processus de recherches, encore et encore ! Mais c’est assez réjouissant à faire, parce que vous commencez vraiment à comprendre ce que signifie votre script lorsqu’il est joué par des acteurs, qui donneront une dimension différente au texte que vous avez écrit. C’est à ce moment là que vous réalisez aussi «ah oui c’est une dimension intéressante » donc le processus de casting devient aussi celui de la réécriture du scénario. Il y a certaines scènes que j’ai réécris de nombreuses fois en voyant les acteurs jouer et révéler ce qui n’allait pas.

Vous abordez le conflit israëlo-palestinien dans Omar. Selon vous le cinéma palestinien devra le représenter tant qu’il existera, parce qu’il influe sur la façon de penser, d’agir, d’aimer des habitants ?

Vous savez quoi, vous avez totalement raison, c’est vrai que le cinéma palestinien le met tout le temps en scène. Je pense que je vais faire un film sans ce conflit politique, parce que nous existons également sans lui. Je pense que nous sommes dans un mouvement d’indépendance de plus en plus, avec ce film nous, les palestiniens, avons essayé de financer tout nous même. C’est vrai, je pense que mon prochain projet sera sûrement dénué d’aspect politique, parce que oui, nous pouvons et nous existons sans le conflit.

Donc il ne faut pas forcément être engagé politiquement pour être un cinéaste palestinien aujourd’hui ?

Non, on peut plutôt parler de posture politique, plus que d’engagement. En tant qu’être humain vous souffrez de l’occupation et vous souhaitez riposter, moi je riposte différemment, mais ça vous donne une dignité, celle de refuser qu’on vous insulte, qu’on vous oppresse. ça vous donne aussi un sentiment d’héroïsme, être un combattant de la liberté vous donne la sensation d’être un héros. Même s’il doit y avoir un prix à payer et il est très cher, beaucoup de gens perdent la vie. Mais c’est nécessaire, parce que sans héroïsme je ne pense pas que l’humanité peut évoluer.

Pensez-vous que le cinéma peut contribuer à faire évoluer les choses, qu’il peut avoir une action sur le monde ?

Non, je ne pense absolument pas que le cinéma peut changer les choses. Le cinéma peut enrichir les gens de nouvelles expériences, sans qu’ils aient pour autant à les vivre réellement, peut aider à leur faire comprendre certaines choses en tant qu’être humain, mais il ne peut pas vraiment agir sur les choses.

Vous avez dit dans une interview que ne pas abandonner le combat était le point commun entre les films du cinéma palestinien. Est-ce que Omar parle de ça aussi, de ne pas abandonner le combat contre l’agresseur ?

Oui, Omar est en fait un amoureux, un garçon totalement normal, mais il se trouve qu’il est aussi un combattant de la liberté. Il aurait pu faire un choix, parce que la vie vous force à le faire, soit mener une vie normale, soit devenir un combattant de la liberté, mais pas les deux. Lui a voulu être les deux, « pourquoi pas ? », et à ce moment où il a fait ce choix, il a déterminé son avenir, parce qu’il sacrifie ce qu’il est, il est un être humain, avec des émotions, et en tant que tel il veut juste être normal. C’est pourquoi c’est un film à propos de personnages au-delà des barrières , ils ne sont pas monolithiques, ils sont multiples et la vie vous force à n’être qu’une seule chose.

Tous les personnages sont doubles en effet, Omar, qui travaille pour les deux camps, le personnage du policier, qui est israëlien et se fait passer pour un palestinien, grâce à son arabe parfait. Vouliez-vous dire que finalement palestiniens et israëliens ne sont que deux faces d’une même pièce ?

Oui, je crois que nous sommes tous des êtres humains, qui sommes forcés par la vie à prendre des positions différentes. Mais nous y perdons tous et je suis certain que si, devant un film comme Intouchables, en France, par exemple, vous asseyez côte à côte deux spectateurs, l’un est palestinien et l’autre est israëlien, politiquement ils peuvent se tuer, mais bien-sûr ils ne le savent pas, ils riraient aux mêmes endroits ensemble, ils pleureraient ensemble et passeraient par les mêmes émotions. Mais nous sommes tous forcés actuellement à prendre des positions différentes. Je pense en effet que c’est ce que je dis dans mes films, je ne le fais pas consciemment, je ne traite pas ces éléments directement, mais ça fait juste partie de qui je suis et c’est pourquoi mes films ressemblent à ça, ils me ressemblent !

Votre film est aussi très drôle, quelle place a l’humour au milieu d’un tel sujet ?

Ah vous l’avez trouvé drôle ?! Tant mieux si vous avez ri ! Je ne pense pas que ce soit crucial, mais il ya beaucoup de comptes rendus d’expériences, comme l’holocauste par exemple, dont les survivants témoignent qu’ils n’auraient pas pu survivre sans l’humour. Même dans ce situations tragiques on peut trouver la place pour être amusant, rire, se divertir. C’est vrai que le rire joue un grand rôle dans notre survie en tant qu’êtres humains, et une fois de plus ça témoigne de qui je suis. J’aime faire des blagues dans des situations compliquées, c’est moi aussi !

J’ai vraiment aimé la façon que vous avez de prendre votre temps dans la mise en place de l’histoire d’amour. Est-ce aussi une façon d’aller à contre courant de la tendance actuelle du cinéma qui multiplie les scènes de sexe, en montrant qu’un simple baiser peut être la chose la plus érotique du monde ?

Ah vous avez trouvé ça érotique ? Parce que je l’ai pensé exactement comme ça. Je pense que vous avez raison il y a une inflation des scènes d’amour dans le cinéma et maintenant avec la pornographie il n’y a plus aucune place pour l’imagination, ça devient juste du porno hardcore et même dans des longs-métrages destinés au grands publique. S’en est à un point que ça n’est même plus érotique. J’ai vraiment senti que si je filmais un amour innocent, fragile, secret, le baiser serait le point culminant et je trouve ça tellement érotique. N’importe quelle autre scène de sexe aurait tué l’imagination des spectateurs et on a déjà vu ça tellement de fois. Les scènes d’échange de leurs lettres sont d’ailleurs pensées dans la même optique. Je n’ai pas montré leurs contenus, j’ai juste laissé les personnages dire parfois, « c’était drôle » ou « c’était triste », j’ai pensé que l’amour est un secret entre deux personnes et doit rester entre elles. Ce qui fait que le spectateur s’identifie, parce qu’il reconnait ce secret qu’il partage avec celui ou celle qu’il aime. Mais si vous commencez à tout révéler, cette histoire devient banale.

Omar est une des premières productions palestiniennes, quels challenges avez-vous dû affronter pour faire le film ?

En fait ce n’est pas le premier à être totalement financé par l’industrie cinématographique palestinienne. Annemarie Jacir a fait avant un film qui s’intitule When I saw you, c’est une cinéaste palestinienne très talentueuse. Son filma été presque entièrement financé par la Palestine, et elle a aussi utilisé cet argument pour vendre son film « Nous sommes le premier film entièrement palestinien ! » mais personne n’y avait vraiment fait attention et aujourd’hui nous l’utilisons nous-mêmes et elle m’a appelé pour me dire «hey non ce n’est pas vrai ! » (Rires). C’est juste une façon de vendre notre film et si ça peut fonctionner, pourquoi pas ?! Je suis très heureux bien-sûr que le film ait été financé par l’industrie cinématographique palestinienne, parce que c’est un pas vers l’indépendance.

Quel message envoie la sélection officielle au festival de Cannes, au reste du monde ?

Non, je n’aime pas envoyer de message. Je pense sincèrement que les films sont des expériences, non des messages. Je serais satisfait si les gens envisageaient mon film comme un voyage qu’ils entreprennent et qui les ouvrent à d’autres choses. Vraiment j’apprécie la sélection officielle, mais je n’envoie pas de messages ou seulement par la poste ou par emails !

Vous avez aussi une culture hollandaise, pensez-vous tourner un jour aux Pays-Bas ?

Oui j’aimerais beaucoup. Je dois beaucoup à la Hollande, grâce à eux j’ai pu grandir, évoluer dans chacun des aspects qui me composent et quelques fois je ressens que je devrais le faire comme une façon de dire merci aux habitants et à la culture du pays. Oui je le ferai probablement, pour dire « Merci la Hollande ! »

Quelle est la chose principale que vous voudriez que le spectateur retienne à la fin du film ?

Vous, que retenez-vous ?

Que le contexte politique influe sur la façon de vivre, d’aimer, de penser, d’être, des gens qui le vivent.

Oui c’est difficile en effet. Mais non ce n’est pas la chose principale que je voulais transmettre, je pense que la situation palestinienne est juste une décoration. Je suis intimement persuadé que si l’on montrait Omar dans 20 ans, et que le conflit a disparu, on pourrait toujours le comprendre. Il traite d’émotions humaines et pas particulièrement d’une situation politique. La scène que je préfère est celle de la fin, lorsque qu’Omar est assis avec Nadia et réalise qu’elle n’était pas enceinte. Aucun mot n’est dit, seuls leurs visages expriment ce qu’ils ont perdu et en même temps qu’ils peuvent retrouver confiance l’un dans l’autre. Parce que au début cette confiance entre eux existait et les paroles des autres ont semé le doute. Comme lorsqu’il lui demande « Est-ce que tu m’aimes, parce qu’on m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre » et elle ne lui répond pas franchement, elle se cache derrière une blague « Ah tu veux dire Brad Pitt ! ». Tous les deux ne sont pas prêts à se mettre nus émotionnellement et à la fin ils le sont complètement et peuvent se faire confiance, mais c’est trop tard. Je trouve que c’est une scène tellement triste, je l’aime beaucoup.

Mais l’histoire d’amour n’aurait pas été ce qu’elle est sans le contexte politique, sans ce combat contre l’agresseur ?

Prenons Roméo et Juliette, l’obstacle à leur amour est deux familles opposées, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, il s’agit de l’histoire d’amour et c’est à ça qu’on s’intéresse. Eux aussi se faisaient confiance au mauvais moment et le vrai obstacle n’était pas les deux familles, mais le questionnement de la confiance en l’autre et le conflit entre les familles était en quelque sorte une concrétisation de leurs conflits intérieurs.

Donc ça aurait pu avoir lieu ailleurs ?

Exactement.

Sur quoi travaillez-vous maintenant ?

C’est un secret !

IMG_1153IMG_1151

Omar ou comment aimer en temps de guerre

Omar, seul film palestinien sélectionné pour Un certain regard, porte un regard sur le conflit israëlo-palestinien à travers l’itinéraire d’un jeune homme qui, sans lui, pourrait être comme tous les autres. Mais le conflit décidera de son histoire d’amour, qui sans qu’un mot soit dit, se brisera en même temps  que notre cœur.

Omar, le dernier film d’Hany Abu-Assad,  fait parler de lui pour être un des premiers films à être 100% produit par l’industrie du cinéma palestinienne. Il prouve alors qu’il existe aussi là-bas un cinéma engagé bien-sûr, mais pas que, exigeant aussi dans la mise en scène, dans les dialogues et les scènes d’action ici. Hany Abu-Assad a voulu construire son film comme un western, deux forces s’affrontent, les occupants (israëliens) et les résistants (plestiniens). Omar a décidé d’arrêter d’être un simple observateur pour avoir une action sur son futur bonheur, qui ne pourra être qu’une fois son pays libéré.

Il aurait pu être un jeune homme comme les autres, aimer, penser comme tous les garçons de son âge, oui mais l’occupation ennemie complique tout : les sentiments, les relations avec ses amis. Les situations les plus banales, comme aller leur rendre visite, se transforment en épreuve de force dans lesquelles on risque sa vie. C’est ce que le réalisateur veut montrer; que le contexte politique détermine les relations entre les êtres. Tant que l’occupant sera là les personnages ne seront libres, ni de leur pensée, ni de leur sentiments, ni de leur identité. L’histoire d’amour entre Omar et Nadia aurait été différente si elle était née ailleurs, mais elle ne pourra aboutir dans cette société où le soupçon est constant, sur l’étranger bien-sûr, mais également sur l’autre que l’on considère comme un frère. Hany Abu-Assad distille le soupçon partout, dans sa mise en scène, en nous cachant certains éléments et dans son propos, chaque personnage est soupçonnable.

Le réalisateur montre, avec une infinie intelligence, comment l’amour de deux êtres liés par la confiance, peut être perverti par le contexte aussi bien social que politique. Il passe à côté du danger du manichéisme qui menace son propos. Aucun personnage n’est monolithique, tous sont doubles : Omar qui travaillera pour les deux camps, le personnage du policier israëlien, qui se fait passer pour un palestinien grâce à son arabe parfait ou encore celui de Nadia que l’on n’arrive à saisir qu’à la toute fin. Un soupçon entretenu jusqu’au dénouement final, d’autant plus fort qu’il se passe de mots et est porté par le seul jeu des acteurs, surtout de celui d’Adam Bakri, alias Omar, au charisme fou. Ainsi Hany Abu-Assad prouve qu’il fait partie de ces cinéastes qui préfèrent montrer plutôt que dire, de ceux qui construisent alors les sentiments les plus forts.

thumb

Northwest : Copenhague, mon amour

Northwest a remporté le prix du jury et de la critique du dernier festival du film policier de Beaune et fait partie d’une vague de polars assez virtuoses venus des pays nordiques. On pense bien-sûr au danois Nicolas Winding Refn, mais également au suédois Daniel Espinosa et son Easy Money. Northwest continue le cercle vertueux et prouve encore une fois que le cinéma nordique n’a pas fini de nous étonner.

Scène d’ouverture, éclairée aux néons jaunes et roses, résonance des basses qui diffusent une musique électronique assourdissante, et le film résonne d’emblée comme une filiation assumée au cinéma de Nicolas Winding Refn. Celui des origines, surlignant la violence des quartiers pauvres de la capitale danoise, dans laquelle seul compte « le papier » moyen d’échapper à la misère ambiante. Comme dans la trilogie Pusher la caméra colle aux protagonistes et reste pourtant ce troisième œil froid et distant face aux événements extrêmes dont il se fait le témoin. Plus le film avance et plus cette gravité prend de la place. Si Casper, 18 ans à peine, se contentait de petits larcins plus ou moins anodins avec Jamal, il passera à la vitesse supérieure avec Björn, dealer et proxénète de plus grande envergure.

Les moments de répit symbolisés par une complicité fraternelle entre Casper, son frère Andy et leur sœur Freya deviennent de plus en plus rares et ne reste alors que la violence et la mort qui rôde silencieusement durant tout le film. Mais cette présence rôde justement trop timidement et, à l’image d’une violence pas assez assumée, le film ne va pas au bout de ce qu’il initie et semble constamment sur la retenue. La mise en scène n’ose jamais d’envolée lyrique de peur, on le sent, de magnifier cette violence, ce que n’hésitait jamais à faire lui au contraire, le maître Winding Refn.

Ainsi le long-métrage de Michael Noer, ne tombe jamais dans la démonstration, ni l’émotion facile et le pathos vers lequel l’histoire pourrait facilement basculer, et c’est la sa grande force. Malheureusement c’est aussi sa faiblesse, en distançant trop les choses, c’est l’émotion qu’il repousse et alors l’attachement du spectateur pour son récit et ses personnages. Ces derniers qui sont pourtant très travaillés, notamment celui de Björn en même temps tyran destructeur et figure attachante du père que les deux frères ont perdus, en même temps que celle de mentor. On regrette alors que le film ne finisse pas par assumer ces forces et enfin les dépasser pour être plus qu’un bon drame, plein de sincérité, mais finalement un peu anodin.

northwest-de-michael-noer_4108976

 

 

La Vie d’Adèle : et Kechiche Créa Adèle

Abdellatif Kechiche au cœur de la polémique livre un combat acharné contre ses actrices qu’il semble pourtant aimer si fort à travers l’objectif de la caméra. Si la réalité est bien plus terne – accusé d’harcèlement psychologique par Léa Seydoux ou encore d’exploitation, de méthodes méprisantes par les équipes techniques – la fiction elle est éclatante et réhabilite le cinéaste comme véritable génie de la direction d’acteur en même temps que de la capture de l’essence de la vie. Un petit miracle comme on en voit peu dans le cinéma français. Saisissant !

Abdellatif Kechiche a prouvé dans le passé sa volonté de saisir les sursauts de l’adolescence, d’en dessiner les contours pour observer cet infini mouvement qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte. On ne peut pas dire que jusque là ses tentatives aient été très fructueuses, avec son Esquive, bien que récompensée par un César, description grossière, aussi bien par le propos que par le jeu des acteurs, de comment grandir, coincé entre les murs d’une cité.  Si La Vie d’Adèle chapitre 1&2 rassemble  la somme des obsessions du réalisateur (l’importance de la transmission du savoir par le système scolaire, les drames adolescents ou encore la question de la différence) il ne ressemble en rien à ce qu’il a pu produire précédemment. La tiédeur du traitement de ces thèmes dans L’Esquive prend des hauteurs insoupçonnables dans La Vie d’Adèle chapitre 1&2. Un prof qui discute de Marivaux avec ses élèves, un repas de famille sur fond de Question pour un champion ou encore une discussion entre un groupe d’adolescentes devant le lycée,  se transforment en morceaux opératiques : le lyrique fait son entrée dans le simple rendu du quotidien. C’est la vie qu’Abdellatif Kechiche parvient génialement à saisir, ses moindres mouvements, ses tressaillements si minimaux, et donc si insaisissables.

Cette vie, c’est donc celle d’Adèle, dont on fait la connaissance à l’âge de 16 ans et que l’on suivra durant une dizaine d’années environ, une jeune fille exactement comme toutes les autres, qui veut aimer, s’amuser et se contenter de bonheurs simples. C’est d’abord son âme et son corps d’enfant que la caméra de Kechiche réussit si bien à capturer, à travers une façon de dormir, de marcher ou de manger, tout est dit. C’est l’amour ensuite, cette rencontre coup de foudre, que l’on ne trouve que chez les plus grands auteurs, comme Marivaux, qui sera décisive dans l’évolution d’Adèle. Il se trouve que ce coup de foudre c’est pour une autre fille qu’elle l’aura, et alors ? Ce n’est pas le propos du long-métrage, qui semble mettre un point d’honneur à ne jamais être militant. L’amour fera grandir, évoluer et déterminera la personnalité d’Adèle, c’est tout ce que le réalisateur veut dire. Comme il le fait avec les visages, Kechiche filme les corps en mouvement, pendant l’amour surtout avec ces scènes à l’érotisme extrême, les mêmes qui ont fait couler tellement d’encre ces derniers mois. Kechiche ne fait aucune concession, c’est vrai, ni sur l’engagement des actrices, ni sur la durée, ni sur ce qui est montré face caméra. Si elles ont été torturées pour les principales intéressées ne s’imprime à l’image que la violente vérité du jeu des deux actrices.

Adèle Exarchopoulos d’abord, au naturel insolent qui capte la caméra dans chacune des scènes qu’elle a à interpréter. Léa Seydoux ensuite qui n’a jamais été aussi juste, elle oublie pour une fois de se regarder et se donne sans concession et enfin incarne. La magie ne s’arrête pas là et agit dans chaque scène de dialogues, dans chaque sentiment esquissé, dans chaque gros plan d’un visage. Abdellatif Kechiche est le maître d’orchestre de ce prodige et nous donne en même temps une belle leçon de cinéma. Alors cette dernière a peut-être été apprise à travers la tragédie et la souffrance, mais après 2h59 de ce petit miracle ce qui importe au spectateur et au monde c’est qu’il existe simplement. Et d’empêcher tous ceux qui se mettront en travers de sa sortie sur les écrans, cette personne puisse-t-elle être son créateur lui-même !

la-vie-d-adele

As I lay Dying : l’agonie de James Franco

James Franco est une sorte de génie moderne qui en plus de sa carrière d’acteur, étudie la peinture à la California State Summer School for the Arts (CSSSA) et se fait même exposer en 2006  et passe un doctorat d’Anglais à l’université de Yale. C’est dans la peau de réalisateur qu’il est présent cette année à Cannes en sélection officielle, avec As I Lay Dying, adaptation d’un roman de William Faulkner. S’il prouve qu’il a en effet un vrai regard, il accable son spectateur avec une forme et une intrigue trop austère pour séduire.

James Franco n’en n’est pas à son premier coup d’essai derrière la caméra,  il jouit déjà d’une filmographie composée de plusieurs courts-métrages, documentaires et longs-métrages, tous assez confidentiels, même si son The Clerk’s Tales avait été sélectionné à la Semaine de la critique en 2010. Il fait grand bruit cette année avec son As I Lay Dying, adaptation du roman de William Faulkner, présentée en sélection officielle, dans la catégorie Un certain regard. D’œil, James Franco n’en manque pas et il nous le prouve dans son film à la mise en forme très étudiée et originale.

Composé en majorité de Split Screen, le long-métrage multiplie les angles de vue sur une même scène, essayant ainsi d’en saisir tous les aspects, les enjeux et donnant au spectateur toutes les clés pour s’approprier le récit qui se déroule devant ses yeux. Ce procédé souvent galvaudé et maladroit prend ici un véritable sens, puisqu’avec lui, James Franco peut mettre l’accent sur les mots, en les isolant de l’action. Un procédé parfait alors pour rendre à l’écran ces longs monologues intérieurs qui faisaient la caractéristique du style de Faulkner : les paroles raisonnent d’un côté de l’écran en même temps que, de l’autre, la caméra se rapproche des visages, des mains ou du décor rurale dans lequel l’écrivain plantait ses intrigues.

Si la forme est intelligente et étudiée, elle contribue à construire un ensemble assez austère qui alourdit le fond déjà pesant. La description de cette famille de paysans rongée par la haine, les soupçons, le vice ou encore le manque de savoir est d’une secheresse telle qu’elle empêche l’émotion. L’ambiance crée par l’image et le son s’abat comme une chape de  plomb sur le spectateur qui se sent comme pris au piège, avec une seule certitude, celle d’avoir compris le titre donné au livre et donc au film ; tandis que j’agonise.

20541927.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Mon âme par toi guérie : promesse lumineuse

François Dupeyron adapte à l’écran son propre roman Chacun pour soi, Dieu s’en fout. Il devient Mon âme par toi guérie, promesse lumineuse face à l’obscurité de la vie que le réalisateur décrit. Un film traversé par des moments de grâce au milieu du fouillis scénaristique, à l’image de celui du monde.

Mon âme par toi guérie, par toi Lumière et Couleur ! Ainsi se terminait le poème de Baudelaire auquel François Dupeyron emprunte le titre. Si Baudelaire en faisait sa conclusion, Dupeyron en fait son introduction et imprime sur la pellicule cette lumière et cette couleur, dès les premiers instants. Ces dernières entourent la présence de Frédi, être extraordinaire éclatant, il sait guérir les corps et apaiser les âmes, parmi l’obscur ordinaire du quotidien des mobiles-homes, des hommes qui abandonnent femme et enfant sans en sentir le moindre remord ou encore des femmes qui passent leur journée à boire pour ne plus ressentir. Cette lumière a du mal à subsister dans ce si banal quotidien et nous brûle parfois les yeux, comme elle le fait avec la pellicule souvent surexposée. Pourtant Frédi ne peut faire autrement, cette lumière il la porte en lui et reconnaîtra ceux qui en sont dotés comme lui. Céline Sallette en fait, partie, irradiante dès son apparition à l’écran, c’est son corps déformé, traumatisé que Frédi guérira mais surtout son âme traumatisée par le deuil.

Mais pour en arriver jusque là François Dupeyron passera par bien des détours, jusqu’à s’égarer parfois dans des intrigues secondaires qu’il ne conduit alors jamais à leur fin. Le long-métrage contient des longueurs bien inutiles traversées par autant de moments de grâce, dans lesquels il s’envole et nous rattrape. Au détour d’une scène sur la plage entre un père et sa fille qui pleure pour tous les malheurs des autres ou d’une rencontre, avec une mère en deuil, entre deux portes d’un hôpital bercées par les rayons du soleil, François Dupeyron justifie le choix poétique de son titre. Sa mise en scène, sa photographie, certains dialogues, appuyés par le choix d’une musique violente et mélancolique, construisent le film en forme de travail poétique atteignant souvent son but : nous bouleverser.

Ce but ne pourrait être atteint sans une composition d’acteurs presque sans faute. Comme Frédi irradie le monde, son interprète Grégory Gadebois le fait avec l’image. Son physique si banal, bourru et puissant tranchent avec son jeu si travaillé, délicat et fragile. Il porte alors parfaitement la poésie de l’ensemble teintée toujours d’un cynisme aussi mêlé à un humour parfois lourd, mais témoin d’une ironie nécessaire face au tragique de la vie.

Image

Les Amants du Texas : la romance selon David Lowery

David Lowery pour son premier film, Les Amants du Texas, a été sélectionné au festival de Sundance et à La Semaine de la critique du festival de Cannes en séance spéciale, rien que ça ! Des honneurs mérités pour un film qui reprend le genre de la romance pour la regarder d’un angle neuf, au sein d’une mise en scène rigoureuse et toute en tension.

Casey Affleck et Rooney Mara, l’une peste clamant qu’elle le quittera la première, l’autre répond qu’il ne la quittera pas et elle non plus, elle surenchérit en annonçant qu’elle est enceinte et en une scène, David Lowery montre la force de l’attachement qui unit les deux héros du film, ainsi que l’alchimie immédiate qui naît de la rencontre de deux acteurs. Ces inséparables seront pourtant unis devant nos yeux pour quelques minutes seulement, le récit les isolant l’un de l’autre très rapidement. Casey Affleck alias Bob est envoyé en prison pour avoir tiré sur un policier, ce qui laisse Rooney Mara, alias Ruth, à sa vie rangée de mère de famille. C’est lorsque Bob s’évadera pour aller retrouver celle à qui un lien indéfectible l’unit, que le triangle amoureux se mettra en place, le policier blessé s’ajoutant à l’équation en courtisant la jolie mère de famille.

Il représente la sécurité, la stabilité d’une vie que Bob ne lui offre pas et pourtant ce n’est pas sa présence qui hante Ruth, en même temps que le film, mais bien celle de Bob. David Lowery réussit le tour de force de raconter une histoire d’amour entre un homme et une femme, en ne les faisant se rencontrer à l’écran que deux fois. C’est le thème de l’absence que le réalisateur exploite, lorsqu’il filme un des deux protagonistes, l’absence de l’autre est si forte, qu’elle envahit l’image. Ils sont tous deux « une moitié d’une seule pièce » et c’est dans la réunion de ces deux moitiés que résidera le véritable enjeu du film. Ce dernier se fait alors thriller à la tension latente dont l’explosion n’aura lieu qu’au moment du dénouement du film, dans la réunion des amants.

Malheureusement, David Lowery passe un peu à côté de ce final tant attendu, n’appuyant pas assez longuement sur la résolution du drame, à laquelle il nous avait pourtant préparés doucement durant tout le film. D’autres imperfections, Les Amants du Texas en contient assurément (une absence de péripéties qui amène des longueurs dans le scénario par exemple), mais il nous séduit par sa façon toute particulière de montrer la force du lien qui peut unir deux êtres que la vie sépare.

20372541.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Moi et toi : huis-clos initiatique et étouffant

Bernardo Bertolucci présente son huis-clos initiatique qui forcera un frère et une sœur à s’aimer et à renoncer à l’enfance pour passer dans l’âge adulte. Chacun emportera une part de l’autre avec lui, avant de se séparer et de grandir.

Moi et toi est une histoire d’amour, comme le laissait présager le titre. Pas cet amour de chair, mais celui fraternel, qui unit un frère, Lorenzo, à sa sœur qu’il ne connait pas Olivia. Lorenzo, 14 ans, est le fruit du deuxième mariage de son père et s’il a toujours préféré la solitude, au point de s’enfermer dans une cave pendant une semaine, plutôt que de partie en classe de neige avec sa classe, le retour de sa soeur dans sa vie l’obligera à reconsidérer les choses. Les deux êtres abîmés, chacun à leur manière, Olivia est toxicomane et Lorenzo vit très mal son adolescence, se retrouveront obligés de s’aider mutuellement à travers ce lien fraternel qui n’avait jamais pourtant existé et qui va grandir en même temps que le film avancera.

Ce huis-clos est étouffant, Olivia souffre, Lorenzo s’enferme dans la musique qui lui résonne dans les oreilles, et Bertolucci réussit à nous enfermer avec eux, à les observer à la loupe, comme Lorenzo le fait avec ses fourmies. On le verra s’initier à l’âge adulte à travers sa relation avec sa sœur inconnue, laisser l’enfance derrière lui en découvrant, que comme ses insectes qu’il regarde évoluer, il ne peut vivre seule. Le besoin d’Olivia se fera de plus en plus fort, jusqu’à un très joli moment où les deux enfants, forcés à devenir adultes, s’uniront dans une danse aussi bien physiquement que sentimentalement. Leurs chemins se séparera à la fin, mais sans vraiment le faire finalement, car ils sont à présent liés par la promesse qu’ils se sont faite à chacun, vivre un peu moins fort pour Olivia, et un peu plus pour Lorenzo.

moi-et-toi-photo-4f9672677c5a5

 

Elle s’en va : Catherine Deneuve toujours là

Emmanuelle Bercot avec Elle s’en va, met en scène Catherine Deneuve dans un road-movie en forme de récit initiatique. Véritable déclaration d’amour à l’actrice, le long-métrage prouve surtout que l’on peut encore tomber amoureux à 60 ans passés, comme l’on peut encore le faire d’une actrice de qui l’on pensait pourtant tout connaître.

Ce n’est pas la destination qui importe, mais les chemins empruntés pour s’y rendre dit-on. Emmanuelle Bercot met en application cette philosophie dans son film Elle s’en va. Le chemin, c’est celui de Bettie, ancienne miss reconvertie en propriétaire d’un petit restaurant en Bretagne, que la réalisatrice filme. Du jour au lendemain, la reine de beauté décide de tout plaquer pour un paquet de cigarette en même temps que ces années qu’elle a laissées filer sans même sans apercevoir. Le plus égoïstement du monde, façon dont elle a d’ailleurs toujours fonctionné, on le comprend avec le personnage de sa fille, c’est son plaisir à elle que Bettie cherchera dans les rencontres qui jalonneront son chemin, avec un jeune contrebandier par exemple, et des réponses sur ses échecs passés qu’elle trouvera, sans même les avoir cherchées. Ce sont ces rencontres tout au long de la route qui constituent la véritable force du film, celle notamment d’un vieil homme aux doigts trop gonflés pour rouler correctement sa cigarette et qui au détour de la conversation parlera de la perte de l’être aimé et continuera de vivre tout simplement. Celle aussi et surtout de son petit fils, que Bettie n’a pas vu depuis plusieurs années et qu’elle doit réapprendre à connaître et surtout à aimer.

C’est l’amour, thème privilégié, qui traverse le film et après quoi, sans même le savoir, le personnage court. C’est celui qu’Emmanuelle Bercot porte à l’actrice Catherine Deneuve qui motive chaque plan, que cette dernière occupe d’ailleurs. La réalisatrice réalise ici une ode à la femme qu’elle filme, en la magnifiant dans chaque mouvement de caméra, chaque dialogue qu’elle prononce, chaque action qu’elle entreprend, chaque cigarette qu’elle porte à sa bouche. En montrant qu’à 60 ans on peut encore partir à la recherche de soi-même et trouver des réponses inattendues, elle crée surtout un écho à la vie de l’actrice. Elle prouve que son parcours n’est pas encore arrivé à sa conclusion et quelle plus belle preuve pour ça que de lui donner un des plus beaux rôles de sa vie à presque 70 ans ?

Qu’importe au spectateur le dénouement en forme d’happy end, ou encore la trop longue introduction visant à présenter le personnage, lorsque finalement ce qu’il attend n’est que le chemin. Ce chemin en forme de road-movie assez virtuose qui permet, en même temps que le personnage regarde derrière, de s’initier encore aux mystères insondables de la vie, et à ce spectateur de redécouvrir encore et encore les talents d’une actrice, héroïne des films qui ont jalonné sa vie.

 

Pour, encore et toujours, Catherine Deneuve.

Eternelle-Catherine-Deneuve

 

Océane : interview de Nathalie Sauvegrain et Lou Lesage

Après une jolie expérience cinématographique devant Océane, c’est à deux jolies rencontres que j’ai le droit. Une vingtaine de minutes avec une réalisatrice amoureuse de son film, Nathalie Sauvegrain, et une actrice, amoureuse elle de son rôle, Lou Lesage, et je ressors encore un peu plus charmée par l’objet Océane.

 Pourquoi avoir voulu faire votre premier long-métrage sur ce sujet particulièrement

Nathalie Sauvegrain : Au départ, c’était surtout parce qu’on est tombé sur un coin incroyable avec Philippe Appietto avec qui j’ai co-écrit et réalisé le film, et avec qui je sillonnais la région, avec notre caravane, qui est celle du film. On est tombé amoureux de la lumière, de l’ambiance un peu hyppie, de ce petit coin perdu, un petit coin de paradis, dans le Haut-Médoc, un camping comme on aime, avec une ambiance de festival, à la roots avec des gens sympas, venus des quatre coins du monde et du surf aussi. Et puis il y avait un bar qui était posé en bas de la dune, où il y avait une atmosphère vraiment géniale, que l’on n’avait pas vu ailleurs. C’est un coin encore sauvage, un peu authentique, il nous a inspirés pour faire le film, enfin déjà pour écrire un scénario. C’est ensuite qu’on a cherché un petit peu les personnages qu’on avait autour de nous, nos potes musiciens etc, puis ce qu’on voulait surtout amener, c’était le rock dans le sable. Généralement les films sur le rock sont la plupart du temps tournés dans des espèces de caves, un peu glauques, avec de la drogue, des engueulades, des choses comme ça, nous on voulait faire un film positif où on mélangerait les paillettes et le sable.

 Pourquoi être passé directement par le format long-métrage ?

Nathalie : Au départ, on s’était dit « tiens, ce serait bien de faire un-court-métrage, genre une petite fiction » en toute innocence comme ça. Finalement on a commencé à écrire et rien que la première scène, c’était un court-métrage ! Quand on est arrivé au bout on s’est dit « bon bah voilà on a écrit un long-métrage ». On l’a présenté à des producteurs qui ont tous dit il faut changer le casting si vous voulez que ça rapporte de l’argent, il faut trouver des gens bankable sinon vous n’y arriverez pas et moi je ne veux pas utiliser ma salive pour vendre ce film là parce que même s’il est sympa vous n’y arriverez pas. Puis on est tombé sur un producteur qui a eu le coup de cœur et qui a dit bah ouais c’est génial, c’est drôle, votre casting est incroyable, parce que oui, il y a des gens qui jouent dans Océane et font leur vrai métier à côté des comédiens professionnels , il y a beaucoup de musiciens. Lou par exemple est comédienne mais également musicienne.

 Parlons de Lou (Lesage) justement, comment s’est faite la rencontre et pourquoi votre choix s’est porté sur elle?

Nathalie : On connaissait ses parents depuis une vingtaine d’années, ils composent le groupe Ultra-Orange. J’avais suivi un peu Lou dans les publicités puis dans Lol ensuite et aussi j’avais vu sa petite apparition dans My little Princess, j’ai trouvé qu’elle avait du chien, qu’elle était en même temps toute mignonne, elle est musicienne aussi ce qui me branchait bien, puis elle a une culture cinématographique incroyable. Enfin j’étais sûre qu’elle allait entrer dans l’univers qu’on voulait mettre en avant dans le film.

 Est-ce que justement c’était important que Lou soit musicienne pour incarner le rôle, est-ce que cet élément autobiographique a joué ?

oceane-7

Lou Lesage : Pour moi, ce n’était pas prioritaire, mais en tout cas ça m’a fait plaisir que le personnage soit musicienne, je me suis dit « cool je vais être sur scène pour faire un truc sympa » puis en plus j’avais écouté la musique d’Oliboy et je trouvais ça hyper drôle et je me suis dit « ça va me permettre de chanter autre chose que ce que je fais normalement ». Mais au départ je n’ai pas choisi le scénario pour ça et si Océane n’avait pas eu cet aspect là j’y serais allée quand même. J’ai surtout été touchée par l’histoire vraiment et je sais que je ne choisirai jamais un scénario pour un personnage, mais vraiment pour l’histoire autour.

Nathalie : Puis c’était un vrai challenge aussi on lui demandait des choses difficiles, sauter en parachute, faire du cheval sans selle, elle a tourné 22 jours sur 24, c’est quand même un exploit, avec une belle palette d’émotions différentes, la colère, la tristesse, le rire, l’émotion. Ça lui a permis de montrer tout ce qu’elle est capable de faire. Nous on était persuadé qu’elle y arriverait, on l’avait rencontrée à peine une journée et quand elle nous a parlé de ses références cinématographiques, de sa motivation pour jouer le rôle, elle avait tout de suite compris l’état d’esprit du personnage.

 Lou : Oui mais ça pour une actrice c’est juste magnifique, quand tu lis tout ça tu te dis ouah !

 Qu’est-ce qui vous pousse à accepter un rôle plutôt qu’un autre, les risques justement 

Lou : Je me suis dit là c’est un premier film, c’est un challenge. Ce qui est bien c’est qu’on ne peut pas se baser sur quelque chose d’antérieur parce que de nombreux réalisateurs ont leu propre style. Là je les ai juste rencontrés ils m’ont montré leur univers, j’ai adoré le scénario et je me suis dit, c’est une aventure il faut que je me lance dedans avec eux et une fois sur le tournage je me suis rendue compte qu’on avait les mêmes idées et j’étais heureuse, je me suis dit qu’on allait faire quelque chose de bien !

Nathalie : Non puis la pauvre on lui proposait toujours que des rôles de school girl, la copine au lycée dans le style de Lol quoi.

 Lou : Oui c’est pour ça aussi que je me suis mise de côté un moment, après Lol, j’ai fait de la musique parce que je voulais attendre. C’était assez incroyable ce qu’il s’est passé après ce film et ça m’a fait un peu peur, j’étais jeune, je me suis dit « à 17 ans qu’est-ce que tu veux faire? Autant attendre d’être plus mûre pour le savoir vraiment» puis pile à ce moment-là, je suis tombée sur Nathalie et Philippe.

 Nathalie : Nous on avait vu son clip qui est magnifique et on s’est dit c’est elle, elle dégage beaucoup d’émotions.

 Vous parliez des difficultés du financement, est-ce que en étant deux sur un projet, on est plus fort devant ces épreuves ou est-ce que à l’inverse c’est plus compliqué ?

Nathalie : Ça nous a vraiment aidé d’être deux, heureusement d’ailleurs qu’on était deux, sinon je ne sais pas comment on aurait pu monter le film ! On s’est encouragé, on s’est motivé, quand il y en avait un plus découragé on le remontait. Puis on est très complémentaire dans notre travail, moi j’ai plus assuré la partie direction artistique du film, les décors, le stylisme, le casting, parce que la plupart des gens qu’on a dans le film je les ai photographiés de par mon métier de photographe de groupes de rock. Philippe lui était plus sur la partie technique, il a l’habitude de gérer les grosses équipes, vu que c’est un réalisateur de publicités, il a pris en charge le découpage technique, la mise en scène, etc. Après on était tous les deux derrières le combo et on décidait ensemble ce qui était bien ou pas, mais on a décidé que lui allait s’adresser aux comédiens parce que sinon après c’est impossible d’être deux à diriger des gens. C’était une expérience incroyable à vivre à deux, surtout que l’on est un couple dans la vie et, d’ailleurs, on s’est dit que s’il n’y en avait qu’un qui s’était lancé dans un projet pareil on ne serait pas resté ensemble !

 Justement au niveau de la direction d’acteurs on se demande comment vous avez travaillé pour créer cette unité dans le groupe que l’on voit à l’écran. Y avait-il une grande place pour l’improvisation ou tout était extrêmement écrit ?

Nathalie : Malheureusement on a eu un tout petit budget, aucune aide publique, aucune aide de la région, c’était très dur et on dû faire le film en 24 jours, sinon on ne le faisait pas, il fallait rentrer dans le budget. Normalement un film comme ça aurait dû avoir le double, donc évidemment pas de place à l’improvisation, tout était extrêmement bien préparé, même si parfois les acteurs nous glissaient une petite idée comme ça, mais il n’y avait vraiment que trois prises. On a foncé, on a tout fait dans un état d’urgence !

 Quelles ont été vos influences, pour écrire le scénario Nathalie et vous Lou pour composer le personnage d’Océane ?

Lou : Moi j’ai essayé de ne pas trop penser à des acteurs ou des personnages, mais j’ai quand même regardé L’été meurtrier avec Adjani avant le tournage. Pour son côté un peu séduction, et parce que il est cité à un moment sur la plage dans le film, donc je me suis dit qu’il fallait que je revois le film que j’aimais déjà beaucoup. C’est ce côté séducteur que j’ai essayé de reprendre.

 On pense aussi beaucoup au personnage de Nabokov, Lolita en vous voyant. Est-ce que ce sont des films que vous avez revu, que ce soit celui de Kubrick ou de Lyne ?

Lou : Aussi oui ! J’ai pensé à Lolita mais aussi à des petits côté de Bardot avec ce naturel et cette sophistication qui cohabitent. Océane n’a pas tout à fait ce côté-là au début, mais ça évolue dès le milieu du film.

Nathalie : Il y a plusieurs films, par exemple pour la lumière, on a dit au chef opérateur de revoir Le Lauréat, puis Down in the Valley qu’on adorait aussi pour la lumière et le côté léché. Parce qu’on voulait faire un film drôle, avec des vannes un peu grasses, qui donnent la patate, mais on voulait aussi vraiment rajouter de la poésie donc c’était très important de faire un film esthétique. Il y aussi beaucoup de séries américaines, Skins par exemple. Le lieu se prêtait à toutes ces références américaines parce que quand on est arrivé là-bas on s’est dit « on se croirait dans un petit bout de californie ! »

L’importance des personnages secondaires c’est aussi dû à cette grande influence de la comédie américaine qui a compris qu’elle faisait partie de la réussite d’un film du genre ?

Nathalie : Nous on est fan de teen movies américains, on adore le cinéma indépendant aussi dans des choses plus compliquées et plus dures, mais le teen movie, ça fait du bien et c’est ce qu’on voulait faire comme film. Ces personnages là on leur donne de l’importance aussi parce que Océane, qui représente le cœur du film, se retrouve confrontée à un univers et c’est souvent cet univers qui est important finalement. Il y a beaucoup de séries américaines dont on est fans et ce n’est souvent pas que pour l’acteur principal, mais pour le beau-frère, le cousin, qui sont supers drôles et pour tous ces personnages secondaires forts qui nourrissent l’histoire. C’est vrai que Diana elle est importante pour le personnage d’Océane, elle va la materner, on va rigoler de son sort parce qu’elle tombe sur des mecs complètement tarés. Les personnages secondaires sont primordiaux, parce qu’ils lui permettent de compléter son parcours initiatique grâce à cet univers rock.

 Il y a une grande importance de cette musique rock dans le film, quel rapport entretiennent pour vous musique et cinéma ?

Nathalie : Pour nous la musique est primordiale, dans le film elle est même un personnage à part entière, elle n’est pas là par hasard, elle n’est pas là pour soutenir des dialogues, mais pour créer des émotions, pour mettre en valeur des scènes ou des élans, comme dans la boîte de nuit quand ça part en vrille où là on a choisi une musique électro bien particulière ensuite il y a ce morceau au début du film qui s’appelle Friends Stranger où là les paroles sont très importantes, parce que ça parle d’un chemin semé d’embuches vers un monde meilleur. L’histoire c’est que dans j’avais photographié ce groupe et dans la même semaine j’avais rencontré le groupe The ducs avec lesquels j’avais fait des photos qui avait une chanson avec le même titre et en traduisant les paroles je me suis rendue compte que c’était la même chanson et on trouvait ça bien de la mettre au début et à la fin du film pour résumer le parcours d’Océane.

Lou : Moi je trouve que de toute façon la musique au cinéma est très importante. Par exemple Hitchcock était très fort pour créer des ambiances rien qu’avec la musique, mais si on retire la musique quelque chose disparait du film. Dans Le Mépris si on enlève la musique de la scène de Bardot on trouverait ça ridicule alors qu’avec la musique elle est incroyable. C’est vrai que dans Océane la musique porte tout, les personnages, le décor, les scènes.

Nathalie : Les paroles des chansons ont aussi toujours une signification dans le récit. On a choisi les musiques qui nous ont inspirés certaines scènes et quand on écrivait le scénario parfois on mettait même les paroles en marge des scènes et les gens ne comprenaient pas, nous disaient « mais c’est pas important ça, ne notez pas » et nous on répondait « si, si c’est important et même écoutez les morceaux lorsque vous lisez le scénario, ça vous aidera à comprendre l’ambiance. » Puis nous à la base on est fan de musiques !

 Ce film est un hymne à la différence, aux marginaux qui ne sont pas célébrés dans la vie de tous les jours, mais peuvent trouver dans le cinéma un espace où l’être justement ?

Nathalie : Nous on fait un peu partie de ces marginaux quelque part, en tant qu’artistes, intermittents du spectacle. On se considère un peu comme ça et tous nos potes autour de nous sont un peu dans ce cas là et pourtant ils ont des talents incroyables, mais ils galèrent dans la musique ou en tant que comédien. Donc nous ce qu’on voulait c’était réunir tout ce groupe là et les mettre dans un film c’était un peu notre rêve. Nous on se disait que si un jour on gagnait au loto bah qu’est-ce qu’on ferait ? On ferait un film avec des potes ! Ils ont du talent, on kiff leur musique, leur personnalité, leur look !nathalie-sauvegrain

Il y a une grande place donnée aux femmes, qui sont assez malmenées par la vie et par les hommes, était-ce aussi une volonté de célébrer les femmes dans le film ?

Nathalie : Justement c’est un peu le résultat de notre collaboration avec Philippe qui lui est plus garçon forcément avec le rôle d’Oliboy et moi avec Océane qui comporte une petite part, pas autobiographique, mais des émotions, des choses que j’ai pu ressentir. L’histoire de Diana (Laszlo) aussi qui paraît un peu extravagante futile au début du film et au fur et à mesure on s’aperçoit que c’est une battante, qu’elle a un passé assez lourd, elle galère pour garder son bar et malheureusement elle tombe que sur des tarés en tant que petit copain ! Ces deux femmes là finalement elles sont le côté adulte de tous les autres personnages qui sont en dérapage contrôlé tout le temps et même si elles ont leurs faiblesses elles gèrent la baraque quoi !

Oui, le film aborde en toile de fond des thèmes assez tragiques, mais c’est l’humour qui prend le dessus de chaque situation. Pourquoi avoir voulu traiter ça à travers l’humour ?

Nathalie : Ça c’était une priorité, dans notre histoire c’est très facile de tomber dans le pathos, on aurait pu aller à la chiallade et même si on a voulu marquer cette part de tragique, parce qu’on ne peut pas rire tout le temps, ni dans la vie, ni dans un film, on voulait surtout marquer le fait que même si le fond est dramatique c’est toujours l’humour qui prend le dessus. Personnellement c’est ce que j’ai ressenti dans plein d’épreuves dans la vie, où il m’est arrivé des choses graves et tragiques, la vie prend toujours le dessus, continue. Il y a toujours des gens qui sont maladroits, qui ne sont pas dans le même état d’esprit au même moment et alors même dans des moments tragiques on peut rire, car eux n’ont pas envie de pleurer à ce moment là. Nous on voulait vraiment faire un film positif et je pense qu’on a réussi ce pari là parce qu’on voit les gens sortir des avant-premières avec des étoiles plein les yeux, la banane. C’est un film qui fout la pêche et ça c’était plus important que tout, que les gens soient touchés par l’histoire des personnages, mais que la vie continue de toute façon, quoi qu’on fasse, donc vaut mieux la prendre au maximum avec d l’humour parce qu’on s’en sort pas !

 J’ai lu que vous vouliez faire une sorte de contre « Petits-mouchoirs » ?

Nathalie : Nous on voulait faire un film anti-morosité tout court ! C’est vrai que nous on n’avait pas détesté Les Petits Mouchoirs, on a été pris au piège par les larmes, l’émotion. Ce qu’on a regretté en voyant le film, c’est que les paysages ne soient pas mis du tout en valeur et moi qui ai un rapport quasi mystique avec l’océan, j’ai été déçu. Donc on s’est dit « non, seulement on veut faire un film qui donne la patate, drôle et en plus mettre en valeur la nature et les paysages » Mais on a rien contre Guillaume Canet on l’adore ! (Rires)

Lou, connaissiez-vous les lieux qui ont une telle importance dans le film ?

Lou : Moi j‘étais allée un peu dans le Sud-Ouest, à Biarritz que j’adorais.

Nathalie : Biarritz c’est un peu Hong-Kong par rapport à l’endroit où on a tourné ! (Rires)

 Lou : Après je ne connaissais pas ces endroits un peu retirés comme ça et quand je les ai rencontrés ils m’ont montré des images de la plage et j’ai trouvé ça sublime. La plage du Pin sec est une des 5 plus belles plages de France, elle fait très sauvage et j’adore ces endroits.

 Nathalie : Oui il y a le côté urbain des blocos qui fait ressortir le côté rock de l’endroit.

 Que souhaiteriez-vous que le spectateur retienne à la fin du film ?

Nathalie : Les bonnes vibrations. Au moins un petit cadeau que l’on peut offrir c’est le sourire, un sentiment d’espoir avec un message qui est d’arrêter d’être coupé du monde avec les ordinateurs, les portables, il faut aller à la rencontre des gens, du monde, de la vie. Il ne suffit pas de grand-chose, du surf, une guitare, des potes et on passe un bon moment. Le message c’est surtout « c’est mieux de créer des liens que de posséder des biens », la jeune génération oublie ça de plus en plus.

Lou : Je ne sais pas quoi rajouter , c’est parfait ! (Rires)

Quels sont vos projets après Océane ?

Lou : J’ai fait une magnifique rencontre avec Jeanne Moreau parce qu’on a tourné un court-métrage pour Canal + ensemble. C’est une petite série de court-métrages dont le notre fait partie, qui sera diffusé en Novembre. J’ai aussi plusieurs projets au cinéma dont un dont je ne peux pas trop parler et un autre avec Sandrine Veysset, super réalisatrice qui a fait Y aura-t-il de la neige à Noël ?, et avec qui je suis très très contente de travailler. Je reçois des propositions qui n’ont vraiment rien avoir avec Lol et je suis très contente de passer à autre chose ! (Rires)

Nathalie : Nous on est encore complètement dans le film là, on ne veut penser à rien d’autre, on a des petites idées comme ça, mais on est encore concentré sur Océane, on y a mis toute notre énergie, c’est un film qu’on a fait avec le cœur et on a été une équipe avec des énergies très fortes. Pour l’instant on se bat pour avoir plus d’une salle dans Paris et c’est difficile. Depuis le début on s’est battu pour monter le projet et ce n’est pas fini, on n’a pas de campagne d’affichage, on pour l’instant que le bouche à oreille et la presse, ce qui est déjà beaucoup, mais c’est dur ! Mais on est comme dans le film on vit au jour le jour !